ÉCOLE RÉPUBLICAINE IIE VENISE
Los premiers appartiennent à ce que j'appellerai l'opposition vénitienne, parce qu'ils se rallient à la république tles lagunes, célèbrent ses franchises et voudraient transporter le sénat, le grand conseil des avogadors et les corregidors dans toutes les villes italiennes. A la vérité, d'autres républiques auraient pu prêter leur drapeau aux écrivains mécontents ; mais Gènes devait sa prospérité à l'Espagne, Lucques son existence à l’empereur, Sienne agonisait et disparaissait très-vite, Bologne se croyait heureuse d’échapper aux catastrophes du siècle par la protection du pape : c’était donc à Venise, toujours hostile aux pouvoirs italiens, toujours ennemie du pape, de l'empereur, des Guelfes et des Gibelins, que revenait l'honneur de servir de modèle aux ennemis du nouveau despotisme de Madrid.
Au commencement du seizième siècle, la domination espagnole n’est pas encore connue, et c’est à peine si Venise trouve des apologistes dans ses lagunes; ce sont Trifone et Sabellico, des écrivains naïfs, inconscients de leur rôle à venir. Dépourvus de toute importance politique, leurs écrits expriment plutôt l’amour de la patrie et une affection quasi serv ile pour leur gouvernement que l’amour d’une idée et une inspiration capable d’agiter la Péninsule. Mais chez Durantino, Venise est déjà une théorie, et son livre, imprimé en 1522 la propose à l’imitation de toutes les villes. Bientôt Contarini le surpasse. « Tout le monde,
« dit-il, vient admirer notre ville à cause de ses richesses,
« de ses arts, de ses lagunes, de son commerce; mais il en « faut admirer l’indépendance absolue, la forme républi- « caine à l'abri de toutes les vicissitudes, et, si les Spartia- « tes, les Athéniens, les Romains comptaient parmi eux des •
•m HISTOIRE RE LA R VISON R ÉTAT
« hommes héroïques, chez nous, tous les citoyens sont « unanimes dans l’amour de la patrie. Au lieu de tracer le « plan de républiques imaginaires, nous exposerons celui « de Venise, si supérieur à ce qu’ont rêvé les philosophes.» D’après cet exorde, Conlarini décrit pièce à pièce le sénat, le conseil, les quaranlies, les usages, les traditions; tout lui parait parfait : les élections aux boules d'or, les conclaves sous clef, le doge pour tempérer la liberté, le conseil des Dix pour étouffer les factions, les mercenaires pour éviter la tyrannie des troupes nationales. Mais pas un mot de cet éloge qui ne porte silencieusement contre l'Italie espagnole, représentée par des satrapes corrompus, des gouvernements sans sénats, des Ktats sans discussion et des franchises anarchiques qui sanctionnent la servitude en la rendant inévitable, (jarimberto célèbre de nouveau l'idéal vivant de Venise dans ses dialogues entre des évêques, des prélats, des lettrés, qui laissent entrevoir sur leurs physionomies les traits poétiques de Socrate, de Glaucon et des autres personnages de la république de Platon. La liberté le séduit tellement, qu'il ne pardonne pas même à l’ancienne Home d'avoir succombé ù ses propres discordes.
Vers 155Ü, ces mêmes idées se reproduisent dans d'autres dialogues du magnifique chevalier Jean Marie Mcmmo, qui met aux prises les deux formes de la république et de la seigneurie, en [imaginant une conversation du prieur de Home et du commandeur de Chypre, avec des évêques, des prélats et des ambassadeurs. Mien ne trouble la sérénité de notre magnifique chevalier, rien ne le presse d’arriver à une conclusion; il expose longuement l'éloge du prince, il lui oppose tranquillement celui du citoyen : il dénombre
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avec une patience exemplaire les vertus tics sénateurs, des capitaines, des magistrats; chaque rôle politique reçoit ses litanies officielles et son discours édifiant. La religion, la natation, les exercices, les bibliothèques, tous les sujets, jadis si agréablement traités par les écrivains des villes libres, se représentent chez lui dans un style d’une nonchalance incomparable, et il se répète, discute et disserte •le manière h désespérer tous les partis, toutes les sectes et les commandeurs de tous les ordres. Mais enfin la nature l’emporte sur les mortelles lenteurs de l'écrivain, et l’on tombe comme par une sorte de gravitation irrésistible de la monarchie dans la république sous un doge vénitien, entouré de sénateurs dignes des lagunes et d’institutions qui constituent l’harmonieux pèle-mèle, tant admiré par Sabellico, Trifonc, Contarini et (îarimberto. Erizzo, qui conclut en péri pa télicien original à l’éloge de Venise, tîrimalio qui s'obstine à étaler les qualités du vrai sénateur, Cavalcanli qui supprimait les vieilles divisions guelfes et gibelines de la seigneurie de Ferrare, même Strozzi et Acciajuoli qui, en disciples d’Aristote, s’écartent du pape, de l’empereur et de l'Espagne, méritent à leur tour de ligurcr sur la liste des républicains forcés de s'attacher comme des naufragés à la république de Saint-Marc.
En homme surpasse cependant leurs fioritures un peu molles et surannées, cl leur apporte le sens avoué de l’insurrection contre l’Espagne. C’est llonato Gianotti, qui arrive de Florence, on dirait sans chapeau, poursuivi par les sbires, furieux, bouillant de colère contre la famille des.Mèdicis et désolé de la catastrophe républicaine, quoique certain de la réparer bientôt. Quelle agitation dans son cœur! quelle tourmente de récriminations assiège son #
esprit ! Ali ! si Nicolas Capponi l’avait écouté; si on avait étendu le grand conseil ; si Philippe Strozzi ne s'était pas obstiné contre l'empereur ; si on avait imité Gènes, si on n'avait pas suivi les Français, certes Florence serait libre, et en multipliant les hypothèses de son infatigable casuistique, l' illustre exilé espère qu’un coup de poignard florentin, une impatience française, une hésitation romaine, l'un des mille accidents de la politique courante, jetteront la nation dans de nouveaux tournoiements, dont l'issue sera la constitution d'une république avec un doge, un sénat et des quaranlies dans la ville des Médicis. C’est avec ces idées qu’il écrit des dialogues, des critiques, des descriptions du gouvernement vénitien, comme pour sc le fixer dans l'esprit; des plans de république à inaugurer le jour du réveil, et son modèle chéri se reproduit sans cesse sous sa plume emlielli par un amour impuissant. 11 y voit le mélange des trois formes qui contentent à la fois la monarchie par le doge, l’aristocratie par le sénat et la démocratie par le conseil ; il y trouve la classe moyenne, ce tempérament que le maître d’Alexandre souhaitait à la Grèce pour apaiser scs discordes; il y découvre même une règle sûre pour refaire l'histoire, mieux qu’on ne la voit dans la 'vilaine réalité des faits historiques. En effet, n'est-ce pas fâcheux qu'en 1180, au commencement de la lutte entre les nobles et le peuple, personne n'ait songé à établir une classe moyenne qui séparât les combattants ! Quelle calamité d'ailleurs que d’avoir créé depuis un gonfalonier avec des pouvoirs si exorbitants! Que. ne supprimait-on dans la suite les édits de la guerre civile, au lieu de les multiplier sans cesse ! Gomment approuver tant de proscriptions dévastatrices, tant de ravages
ÉCOLE RÉPUBLICAINE DE VENISE, domestiques? El celle magistrature du parti guelfe, ce gouvernement dans le gouvernement, cette institution de la haine et de la colère, ce boulet rivé à la république, cette obligation fantasque qui lui imposait l’éternelle alliance de la France, habituée à traiter de la même manière ses amis et ses ennemis, n’était-elle pas un fléau permanent, une source intarissable de discordes, une cause perpétuelle, tantôt de bouleversements intérieurs, tantôt de désastres extérieurs ? E’esl ainsi que l'exilé s’emporte contre les hommes et les choses, sans que rien le décourage, ni la fédération italienne qui entraîne sa patrie, ni la papauté et l'empire, qui l'associent aux révolutions du monde, ni les Guelfes et les Gibelins, qui jaillissent du pacte pontifical et impérial, ni leurs rapides ondulations qui lui rendent en variété, en nuances, - en tons diaprés, en scènes fantastiques tout ce qu’elle perd en force, en solidité, en régularité, et surtout en tranquillité, ce but toujours manqué par tous les damnés de la politique italienne. Bref, il ne soupçonne pas que ces discordes florentines, ces expulsions furieuses, ces proscriptions continuellement alternées, cette magistrature guelfe, ces Médicis gibelins, cette alliance nécessaire de la France opposante ou de l’Allemagne régnante, toute cette brillante anarchie se traînant depuis Pierre de Feu jusqu’au bûcher de Savonarolc, tiennent à un système aussi vaste que l’Europe, et qui se joue de sa ville natale comme le fleuve d’une barque qu’il roule à la mer. 11 croit tellement, l’infortuné, à la toute-puissance de l'individu que, suivant lui, si, en 1200, un homme se fût avisé d'aller à Venise et de transcrire sur son carnet l’organisation du sénat, de retour sur l'Arno, il eût créé un parti intermé-
IIISTOIHE IIE LA U A ISO N D’ÉTAT, diairc el aussitôt le pape, l'empereur, les Guelfes, les Gibelins, la France, l’Allemagne, l'anarchie et les Médicis eussent disparu comme par enchantement.
Il faudrait des volumes pour expliquer les attaques, les boutades, les intentions et môme les conversations de Gianolli, car tout son entourage a disparu avec le désarroi de la bataille, et avec les événements qui lui faisaient perdre à chaque instant le pied et la visée. Mais on ne saurait trop pardonnera l'homme enveloppé dans une déroule; à peine lui reste-t-il assez de raison pour reconnaître les faits et pour en mesurer l'étendue matérielle ; quant à l’étendue morale, il ne doit ni la dire, ni s'en douter; son devoir est de se tromper, de continuer la lutte, de ne se point décourager, quelque nombreux que soient les obstacles. 11 ne s'agit pas de raisonner juste, mais de viser droit, de donner de vigoureux démentis aux gouvernements, de les montrer faibles, nuis, sur le point de tomber; de s’emparer de tout intervalle entre un fait et sa plus légitime conséquence pour y faire germer un monde d'illusions, el c’est là le grand mérite de Gianotti, l'unique cause qui nous le fait lire encore trois siècles après sa mort, et célébrer en dépit de ses continuelles puérilités. Sa Venise est bien la protestation la plus énergique contre la domination espagnole; les modifications par lesquelles il la démocratise frappent en plein le despotisme des seigneurs. Peu importe qu elles détruisent ce sénat si admiré, ces familles si libres; que cette république, ainsi transformée, ne soit plus qu’un projet en l’air, sans antécédents pour Florence, où les deux républiques proclamées en 1494 et en 1527 étaient follement incendiaires et les libertés plus anciennes complètement oubliées ; ce projet, celle chimère, tenaient
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en échec les gouverneurs espagnols ; les princes tremblaient ; l'erreur du moment contenait en puissance une vérité aussi forte que Cliarles-Quinl : la possibilité d'un avenir en sens inverse du présent.
Si nous ignorions pourquoi Gianotto prenait la route de Venise et non pas celle de Gênes, Foglietta nous l’apprendrait dans son dialogue sur sa ville natale. Ici les interlocuteurs ne sont plus ni commandeurs, ni évêques, ni prélats : simples citoyens, au lieu d'être épris de la splendeur de leur patrie, ils la déclarent malheureuse, déchue, sans espoir de recouvrer son ancienne gloire; au lieu de la proposer pour modèle, ils conseillent d'en fuir les exemples. T obéit-elle pas à des patriciens? et quels sont leurs titres à la reconnaissance générale? Dès 12lw, ils ont été à la tète de toutes les émeutes; ils ont porté l'anarchie à un tel degré, que la république a dû invoquer la protection de A'aples, de Milan, de l’Allemagne. Plus lard, ils n’ont cessé de déchirer encore la patrie par les Adorno et les Fregoso, tandis que les Spinoli campés à lluzallo, les Fieschi à Varisio, les Grimaldi à Monaco, les Doria à Oneglia, inquiétaient les citoyens. « Qu'ils renoncent donc à « leurs distinctions, filles de la guerre civile ! s’écrie « Foglietta; la plèbe demande la paix, et personne ne « doit plus marcher dans la voie des llaglioni, des Ben- « tivoglio, des Visconti, des Mèdicis, des Pétrucci, des « Carrare, des Scala, des Adorni et des Fregoso. » Mais la démocratie du politique Génois se réduit à une attaque; sa haine contre le sénat demeure municipale; aucune théorie générale, aucune idée qui s'élève jusqu’à un principe, et il ne nous reste qu’à signaler cette symétrie des haines italiennes qui faisaient détester à Gènes l’aristocratie adorée