REVANCHE DES SOLITAIRES INDÉPENDANTS
Ils coin meiilent Tacite pour flétrir l'Espagne. — Commenta leurs honnêtes : Ammiralo, Boccalini, etc. — Commentateurs équivoques : Castro, Catria ua, etc. — Commentateurs inédits : — Orafti, — Marrelti, — le Cauteleux, — le Fourbe, — l’indépendant.
La haine contre la domination espagnole créa un nouveau genre de littérature consistant à expliquer, d'après Tacite, les calamités inséparables de la monarchie universelle fondée par Charles-Quint. Aucun historien ne se rencontrait, en effet, plus à propos que Tacite pour révéler les secrets de la perversité couronnée, personne n’enseignait mieux à dominer les Césars par cette sublimité tragique du stoïcisme qui n'a besoin d'aucun triomphe sur la terre ou dans le ciel pour croire à soimème. La profonde tristesse de ce Romain, son style dédaigneusement laconique, ses sentences solennellement lugubres et toujours confirmées par des exemples dont la grandeur n'admet pas de réplique ; le temps qu'il donne à la méditation par une sorte de refus d’explication où les paroles limiteraient la portée de sa pensée ou l'obligeraient à faire route ensemble avec des lecteurs vulgaires, toutes ses qualités et même ses défauts en faisaient le censeur de l’époque, l’ami de tous les hommes indépendants, en un mot, l’ennemi de Machiavel dont la rouerie s’était développée en exploitant l'innocence républicaine de Tite Livc.
Dès 108!), Annibal Scott i le commenta dans un livre, fruit d’une longue méditation cl d’un travail assidu, et si son œuvre ne nous transmet pas les satisfactions solitaires qu’elle a données à son auteur, homme d'étude et de cour, elle mérite néanmoins d être citée comme la première qui signale une nouvelle voie, bientôt Scipione Ammiralo fixa son attention sur les scènes diverses de Tibère, de Séjan, de Livic, de Néron, du sénat avili, des légions insurgées, des favoris disgraciés, des prétendants sacrifiés et de tous les souvenirs historiques détruits en quelques années par la toute-puissance des empereurs, aussi funeste à l’ancienne Italie que l’Espagne à la moderne. Comprenant le prix de ces tableaux accusateurs, une foule d’écrivains se précipitèrent sur les traces du politique napolitain, et Iloccaliui lui-mème suivit cette impulsion dans un ouvrage dont la verve cl les traits contrastent d’une manière piquante avec la forme doctorale du commentaire. Pagliari s'efforce d'imiter Boccalini, Pucci extrait les maximes de l’historien latin, Pirogalli recueille les reflets poUtit/ues, dit-il. du soleil de Tacite; Aldobrandini lui donne une physionomie républicaine et un accent d’insurrection. Jlalvezzi s’engage sur le terrain des allusions jusqu'à comparer Salomon à Tibère et Jésus-Christ à Germanicus dont il a partagé le sort pour avoir trop compté sur la mobile populace de la Judée, il prêche d’ailleurs ce qu’il appelle une concordante discardia, bienfait dont on ne jouit que sous une sage et franche constitution. Iæs couleurs voyantes et le style emphatique de Gucci qui appelle scs livres des bassesses dédiées à son altesse le grand-duc île Toscane, ne doivent pas non plus nous empêcher de reconnaître la manière fine et imprévue avec laquelle il allie parfois le sentiment de la moralité
KEVAKCHE DES 1 N DEP ES DA STS. ô 7
avec une clairvoyance satirique sur les triomphes du \ice et les déroutes de la vertu.
l.es idées, les goûts, les caprices littéraires et politiques des commentateurs varient tellement, qu’il est impossible de les rencontrer tous dans la même voie. Tandis qu'Animiralo, Boccalini, Tassoni, Mahezzi, (iucci, se servent de Tacite pour llagellerle maître étranger de l'Italie, d’autres, au contraire, semblables à ces animaux qui se nourrissent de chairs corrompues, se plaisent au despotisme des Césars, admirent l'imposture de Tibère, savourent ses féroces pei lîdics et le proposent comme modèle aux princes, aux rois, aux papes, aux empereurs. Un homme domine cependant cette catégorie des admirateurs du crime, c'est Scipione Castro, écrivain exceptionnel, à la parole ferme, concise, sévère, et auteur d'un fragment qu’on ne peut oublier. Disciple du grand historien, il y recueille les moyens de régner, les instrumenta reijni, et il donne une telle idée de sa pénétration, qu après l’avoir lu on cherche involontairement quelle peut être celte sombre personne dont les réflexions nous accablent d'une manière si solennelle. Mais j’ai inutilement demandé sa vie aux dictionnaires et aux biographies, et je n'ai pu trouver a la bibliothèque Magliabccchi que ces mots ajoutés à son manuscrit inachevé, le reste a été perdu pendant ma carcération qui dura trais ans et sept mois. Qui l'emprisonna? où subit-il sa détention? quel crime, quel mérite lui valut ce malheur? Pourquoi a-t T il combiné le stoïcisme antique avec le machiavélisme moderne? nulle réponse; sa prison a gardé son secret. Plus sinistre, niais absolument médiocre, Cavrinna admire Catherine des Médicis. et, présent à la Saint-Barthélemy, il enseigne, Tacite ;i la main, que le peuple d'un royaume