INFLUENCE DE I/ITALIE
cette atmosphère, et s'il se distingue entre mille, c'est qu’il représente mieux que personne l imitation de l'Italie et la tendance monarchique des Français. S’agit-il de comprendre les problèmes, de s’emparer des solutions, de se les approprier avec des paroles vives et frappantes qui décident à l’action et qui répondent du moins en apparence à la vie pratique d'un État? Nul ne l’égale et le but que l’Italien regarde de travers, que l'Allemand manque toujours et que l'Espagnol ignore sans cesse, il l'atteint d’emblée. En quelques pages, en quelques lignes il semble détrôner Aristote. Lui demandez-vous de la hardiesse, de l'entrain, des traits acérés? Là encore il surpasse votre attente, c’est une sorte d'impatience intellectuelle en présence des opinions dominantes qui lui met la plume à la main; c'est un insurmontable dégoût pour tous les lieux communs des moralistes qui lui fait écrire son traité des Coups d'Êtat. Il le lance joyeusement contre l’austère badauderie des théologiens qui faisaient consister la véritable raison d’Etat à aimer Dieu et à pratiquer la vertu la plus pure. Disciple du secrétaire de Florence, de Botlero, de Malvczzi, môme de Clapmarius, il étale lesplus effroyables poisons avec une complaisance satanique, il jouit de scandaliser les plus vénérables dupes de l’époque et on le voit heureux de se dire l’ami de Campanella, ravi de presser sur son cœur cet homme notoirement incendiaire, allié du Turc, prophète d'une religion nouvelle, chef d’une rébellion contre FEspague, bref l'un des monstres les plus redoutés delà politique contemporaine. Il est charmé de démontrer que le crime seul fonde les monarchies, que Clovis était un vaurien, .Moïse un imposteur et tous les héros grecs, hébreux et romains des fripons. Eu démolissant tout ce
IIISTOIHK l)K I. A RAISON D’ÉTAT.
qu’on adore, il prend le monde au rebours; il nous prévient lui-même que pour se préparer aux coups d'Etat il faut d'abord être convaincu que tout peut changer d’un instant à l'autre, et que les plus anciennes monarchies peuvent devenir des républiques. 11 est si persuadé de la fragilité du trône et de l'autel qu’il recommande de parler bas à ses lecteurs, car dans les catacombes de la raison d'État le retentissement de la voix suffit, dit-il, comme dans les grottes, à détacher une pierre de la voiite et à faire crouler l'édifice. Pour ajouter à son audace artificielle, >audéc nous arrive commenté par un écrivain qui le suit depuis deux cents ans comme son ombre en poussant des gémissements et en demandant merci pour tant d'iniquités.
Telle est l'apparence ; mais, quand on sonde la profondeur, que reste-t-il au fond de cette nerveuse témérité? A quoi se réduit la science du terrible Parisien? Elle ne sort pas du cercle (jue lui a tracé Bclleforest. C’est la science du roi qui fonde ou qui rétablit la monarchie, qui annule des privilèges ou qui étouffe rapidement les séditions nobiliaires, c’est la science de fiichclieu ou même de Charles IX, c’est l’apologie de la Saint-Barthélemy, avec l'unique regret qu'elle n'ait pas été plus complète, plus sanglante, plus funeste aux huguenots survivants à la tète des révolutions postérieures. Sans doute, la scélératesse de l’illustre écrivain s’évapore en paroles, et jamais jeune fille ne fut plus soigneuse de sa pureté (pie lui de sa virginité politique. Mais ici encore ne laisse-t-il pas l'avantage aux Italiens, qui ne cherchent ni bruit ni scandale, qui n affectent ni crimes ni impiété, (pii gardent une inimitable tranquillité, une hypocrisie ecclésiastique, un implacable sérieux à peine effleuré par de rares sourires à la vue des effets dramatiques se
INH.UESCE HE L’IT.U.IE.
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réalisant d'après des causes prévues? Où est d'ailleurs la seconde moitié de la raison d'Etat au service des républiques, des tribuns, de la liberté, des fédérations? La trouverons-nous dans le coup d'Etat des maris chinois qui emprisonnent les jolis pieds de leurs femmes dans des souliers d'enfant? ou dans le coilp d’Etat du mari indien qui attire ses veuves sur son bûcher funèbre? La minorité littéraire de l’homme monarchique gâtait par de pétulantes divagations la science des inventeurs italiens.
.Mômes remarques chez Priezac, parfait Italien écrivant la langue de Naudée, moins l'entrain, le trait sémillant, la curiosité inquiète cl la vanité maladive. Bon royaliste, mille hommes au masque de fer auraient passé à travers sa conscience politique. Lcbleu dévoile assez bien les ruses de David et ne laisse rien à désirer quand il compare les troubles de l’élection du roi et 1 esclavage imposé par le principe héréditaire. Amelot de la Houssaye résume l’école de Tacite d’une manière saisissante, et son Tibère, sublime d’indifférence entre le crime et la vertu, révèle le spectacle du despotisme dans toute sa profondeur variée, depuis les caprices de la cruauté jusqu’aux raffinements de la miséricorde calculée. Quelle infamie ne se trouve pas autorisée par ce livre? Mais voyez la force de la monarchie: Amelot, qui se prosterne devant la raison du roi, s’emporte contre l’arbitraire des ministres, et saint Pierre écrit la Polysynodie pour réclamer la pluralité des conseils contre le vizirat des Richelieu, des Mazarin et le demi-vizirat des Eouchel, des Colbert et de leurs successeurs. Plus tard, nous arrivons sur un terrain exclusivement français, absolument moderne; la raison d’Etat s’évanouit, des considérations générales de justice décident seules des affaires.
A l’état d'insurrection contre l'Espagne, les politiques italiens n'exercent aucune influence. Les Espagnols s'en tiennent aux faits et se contentent de régner. Chefs d’une réaction universelle, pour eux toute politique est une croisade religieuse, une œuvre de foi ; ils ne conçoivent pas un triomphe, un succès, une joie qui ne soit une action merveilleuse à célébrer par les mystères du moyen âge ou par les auto-da-fé des temps modernes. A les entendre, Machiavel et Bodin sont également des impies; la loyauté germanique leur répugne aussi bien que la licence française, et leurs livres de politique, Itibadeneyra en tète, se réduisent à de fougueuses apologies du trône et de l’autel, à des panégyriques des saints et des rois espagnols. Sur les trente écrivains 1 qui se succèdent chez eux depuis 157li jusqu'en 1700, je ne puis mentionner que Nucléus, seul disciple de Guichardin, admirateur des Instrumenta regni et répétiteur d’une foule de choses dites et redites, mais nouvelles en Espagne. En Portugal, c’est Macedo qui mitige légèrement la monomanie catholique, en fixant son attention avec une sorte d'amour sur le terrible portrait de Louis XI de France. Mais il ne cesse à son tour d’inculquer les maximes de l'Écriture, et les exemples des rois de Portugal arrivent solennellement à la fin de chaque chapitre pour donner la dernière sanction à sa politique que Dieu conseille, que les sages enseignent et que les souverains pratiquent saintement.
Les Anglais sont peut-être encore plus pauvres que les Espagnols : leurs publicistes Harrington, Filmer, Overall, Sidney, appartiennent à la classe des écrivains juridiques; Buchanan et le roi Jacques s’écartent à leur tour de la raison d’Élat. Qu’ils défendent ou qu'ils attaquent la monar-