‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 40 sur 78 · LES ÉPOQUES DE L’HISTOIRE. 21'J · texte numérisé non relu

LES ÉPOQUES DE L’HISTOIRE. 21'J

des livres chinois, la vocation d’Abraham, et en général les premiers mystères qui se confondent avec ceux de notre origine. Redescendons le fleuve du passé avec les Juifs, ces ancêtres du genre humain, après les dates solennelles d’Abraham et de Moïse, nous rencontrons, en 1000, la révolution des rois contre les républiques du désert; en 500 le retour de Babylone et le renouvellement de la loi arrachée à la parole changeante des prophètes ; et plus tard, au bout des soixante-dix semaines fatidiques, c'est-à-dire au bout de quatre cent quatre-vingt-dix ans, le rédempteur, la dispersion du peuple élu, ses haines éternellement vaincues et son existence nomade soumise au commerce qui lui impose la paix universelle du christianisme.

Nous n’avons noté que les dates les plus saillantes dans la succèssion des temps ou les traînées les plus lumineuses à travers les régions du globe. Si nous pouvions connaître l’histoire idéale qui se réalise chez tous les peuples, quoique sous des formes diverses, et s’il nous était permis de mieux explorer cet engrenage qui force les nations à en répéter les époques en môme temps, nous saurions la raison de tous les États présents et passés. Nous en verrions les longitudes, les latitudes, les partis nécessaires, les phases inévitables, et, pour ainsi dire, les monologues et les dialogues à travers les siècles. Alors un monument, une légende, un mot, suffirait pour reconstruire l’histoire d’une nation, et nous n’aurions qu’à poser les Ammonites ou les Philistins sur l’échiquier de l’Arabie, à côté des Juifs et des Assyriens, pour évoquer leurs prêtres, leurs idoles, leurs lois ou leurs républiques militantes contre Judas ou contre Babylone. Mais le travail social

constitué par la succession des idées n’est guère connu que depuis les premiers temps de l’Église ; plus loin nous ne recevons que des impressions tristes ou agréables, nous n’apercevons que des fragments brillants ou informes; mais les péripéties des États et les combats politiques toujours les mêmes quand on n’en connaît pas les principes toujours divers frappent seuls notre vue, et il ne nous est accordé de recueillir, de nos rapprochements, que cette unique vérité que la nature seule fait et défait les nations; seule elle trace sur le sable leurs mobiles confins; seule elle les force à lutter, à vivre libres ou esclaves, calmes ou agitées, et elle-compte si bien les heures de tout gouvernement, que la raison d’élre de chaque chef, de chaque parti, de chaque peuple, se trouve toujours pour la moitié dans le camp ennemi, chez des peuples hostiles, au sein d’une religion combattue et abhorrée comme une souillure. Vos institutions se forment parce que vous luttez contre celles de vos voisins ; vos formes politiques se constituent parce que vous renversez les formes opposées d’une révolution qui vous a fatigués ou d’une réaction qui vous a excédés; rois ou tribuns, vous transmettez l’impulsion reçue, vous n’êtes pas plus libres d’agir ou de ne pas agir que de naître ou de vivre. Captifs d’une richesse que vous ne pouvez supputer, liés à ses capricieuses évolutions qui embrassent le globe, en face d’adversaires qui vous obligent à changer sans cesse d’attitude, vous êtes moins indépendants que l’acteur enchaîné à son rôle par la scène.

Page 1