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CHAPITRE II

ÉCOLE DES SOLITAIRES

La liberté individuelle, — dicte les aphorismes égoïstes de Guichurdin, — les observations profondes de l’Anonyme Supérieur, — les remarques ingénieuses de Capelloni, — et les théories misanthropiques du philosophe Cardano.

Jusqu’ici nous avons vu la liberté prêchée dans l’aristocratie, dans la démocratie, dans la civilisation; mais l'attitude républicaine contre l’Espagne produit au grand jour une nouvelle liberté, où la témérité des anciens seigneurs, devenue un droit personnel et occulte, s’attacha avec une voluplé épicurienne à la contemplation des phénomènes de l’égoïsme. Dans l’impossibilité d’agir, on pensa, on considéra paisiblement le jeu des intérêts, qui donne si souvent la couronne au plus fourbe, et l’esprit gagna d’autant plus en hardiesse, qu’il se tint à une convenable distance de tout danger pratique.

Guichardin montre le premier ce progrès ingénieux sous la forme d’une reculade. Profond observateur, d’une exquise délicatesse dans l’analyse des événements politiques, d’une exigence sévère quand il apprécie toute action, sans colère, mais sans pitié pour tout homme qui manque son but ; son histoire d’Italie pèse encore comme un remords sur la littérature nationale. Personne ne s’est mieux placé au point de vue de l’ indépendance italienne, personne n’a mieux compté les villes et les seigneurs qui

ont pris les armes contre Charles-Quint ; mais personne aussi n’a mieux dénombré les échecs, les lâchetés, les trahisons qui ont couvert de ridicule ceux qui aimaient le plus leur patrie. Qu’on juge donc de la suprême indifférence de cet homme pour tout individu qui voudrait encore l’appeler au combat! Son histoire, qui ne saurait nous occuper ici, le cache en partie sous les trop riches draperies du classicisme contemporain, mais, dans les quelques pages de ses avertissements , il étonne par son tact, il mortifie par son infaillible prévoyance; jamais l’égoïsme politique ne s’érigea mieux en principe, jamais il ne présenta une forme plus attique.

Les citoyens gémissaient, les patriotes s’emportaient contre Charles-Quint, les républicains conspiraient : écoutons au contraire Guichardin, que la catastrophe trouve lieutenant du pape et chéri de la famille des Médicis. « Vous - « criez à l’injustice, dit-il, mais je ne connais aucune do* « mination qui soit légitime, sans en excepter celle de « l’empereur, fondée sur l’usurpation de César, ni celle « du pape, imposée par la double violence des armes spi- « rituelles et temporelles. C’en est fait de Florence ; ne « vous engouffrez pas tant désormais dans la politique; le '< jeu n’en vaut plus la chandelle, les pertes surpassent de « cent piques les bénéfices, et, dès qu’on vous exile, vous « perdez l'argent et le crédit. » Plus bas il ajoute : « Ah ! « si je pouvais faire une révolution moi seul ! je n’y « manquerais pas, mais avec les fous, avec les polissons ! ...» Voici d’autres conseils pour se bien gouverner sous tous les gouvernements. « Prenez garde à l’inimitié des grands, « elle est terrible. — Ne croyez pas à ceux qui vous prête chent la liberté : s’ils espéraient quelque faveur d’un roi,

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« ils sc feraient ses esclaves. — Ne cherchez pas l’intimité « du tyran, ce sera le meilleur moyen pour conserver ses « laveurs et pour se dégager de sa chute, en grandis- « sant aux yeux de tout le monde. — Ne vous heurtez pas « contre la religion, qui a tant de force sur l’esprit des « hommes, et gardez votre honneur, parce qu’on ne cherche « qu’à vous prendre en défaut; soyez-en sur, expertus lo- « quor ; mais, si on vous surprend, niez résolument les faits « les plus évidents : la dénégation ébranle toujours l’accu- « sateur et le force à se modérer, n slave in ceivello. » Une centaine de conseils sortent ainsi de la bouche de ce prudent égoïste, et tombent comme les flèches d’Apollon, ici sur des républicains maladroits, là sur le peuple qui les a désertés, ailleurs sur des princes qui voudraient se rendre vénérables à force d’imposture, ailleurs encore sur des prêtres qui voudraient se diviniser à force de mensonges; et partout c’est un solitaire de l’esprit, un heureux ermite qui compromet tranquillement, par sa propre corruption, toutes les corruptions italiennes.

Je ne suivrai pas ses cent conseils au moment où ils deviennent les cinq cent soixante avertissements de Lottini, qui les affadit en les mêlant à une foule d’aphorismes aussi vieux que naïfs. Je ne m’arrêterai pas non plus àSalviati, qui voit les ttomains plus vertueux sous les rois qu’en pleine république, ni à Guarino, qui trouve la liberté chez les princes et la servitude chez les peuples dont l’histoire célèbre le plus la fierté républicaine. Mais, au lieu de me perdre avec les jeux de mots des oisifs de cette époque, je dois remarquer l’influence de Guichardin sur les esprits les plus élevés, et ici j’ai la satisfaction de révéler à la république des lettres l’existence d’un politique

inconnu, et, certes, digne de figurer à coté de scs plus illustres compatriotes de Florence. Ce ne fut pas sans un vif étonnement qu’en feuilletant une foule de paperasses, ternes et agaçantes, dans la bibliothèque Magliabecchi, de Florence, je vis luire à mes yeux, sous le chiffre XXX, 4, un style franc, net et coloré, à la période forte, aux traits multipliés, maîtrisant son idée et moulé dans une phrase que relève la légère négligence de l'homme, exclusivement préoccupé de sa pensée. Faute de renseignements, et pour mieux fixer mon indication, je donnerai le nom de Supérieur à cet anonyme qui nous transmet une vingtaine d’excellents discours, en se plaçant, par ses dires, sous la date de 1550, sauf de légères variations. I/un de scs mérites consiste à noter les effets opposés d'une môme passion, se développant au milieu de circonstances diverses. Ainsi la méfiance est si funeste à Uguccione de la Fagginola, qu’elle le pousse à faire arrêter son lieutenant, forcé par là de lui enlever d’abordLucques, etensuitb Pise, sa capitale. Cependant François Sforza dut précisément à scs méfiances contre Florence et Venise ses alliées, le bonheur de s’emparer de la Lombardie et de mourir duc de Milan et de Corse. La colère donne à son tour des résultats opposés, suivant le milieu où elle éclate. Elle perd Corso Donati, à qui elle conseille d’abord d'attaquer les nobles, ses amis naturels, et bientôt les chefs du peuple, ses amis d’adoption; en sorte qu’il se voit enfin seul, accusé, haï de tout le monde, pris dans la campagne, et réduit à se donner la mort en se jetant de cheval, plutôt que de comparaître devant scs ennemis, devenus ses juges. Mais c’est aussi la colère qui réveille André Doria, l’arrache au drapeau de la France trop ingrate, le lance dans les rangs de l’Espagne, et le met en mesure de donner la

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liberté à Gènes, sa patrie, en se couvrant de gloire. Sans poursuivre des antithèses, qui deviendraient fastidieusement scolastiques, l'anonyme supérieur montre le jeu des autres passions dans l’injure qui provoque les vengeances, dans l'avarice qui conduit à de sordides catas trophes, dans la perplexité qui vous livre à la décision de l'adversaire, dans la mesquinerie qui fait échouer les meilleures entreprises, dans la cruauté qui nous donne l’apparence de monstres, dans l'obstination qui nous pousse à marcher à contre-sens des événements. Chaque loi se développe par des exemples frappants, clair§, pittoresques, détaillés de manière à ne laisser aucun doute ; on croirait se promener dans une galerie de tableaux, à l’instant môme où l’esprit reçoit l’enseignement le plus varié. Louis de Bavière, sans argent, ni foi, ni résolution, réduit à la plus honteuse banqueroute ; Xapo Torriani, assez malheureux pour se fier à un homme qu’il avait enfermé pendant sept ans dans une cage, et qui lui fait subir le môme supplice jusqu’à la mort ; le cardinal de Cortona, soudainement foudroyé par la parole de Clément VII, qui lui reproche d’avoir perdu Pise et Florence, en refusant d’avancer quelque argent aux Médicis, ses bienfaiteurs, quoiqu’il regorgeât de richesses et que son domestique, dit le bossu, couchât toujours sur le coffre de ses épargnes ; d’autres portraits, également accentués et touchés avec le faire d’un maître, me gravent dans la mémoire ce manuscrit italien, qui demeure encore inédit par l’injustice du sort ou peut-être par le dédain de son auteur pour les applaudissements de la foule.

Sans égaler l’anonyme supérieur, Capelloni reste fidèle aux traditions égoïstes de Guichardin par ses observations

mordantes et par son attention à serrer de près les faits dans ses Raisonnements historiques et politiques. Là encore le point de départ est la catastrophe italienne et surtout l’expédition française de Charles VIH qui lui donna la première impulsion. Mais qui l’a provoquée? Louis le More ; qui l’a voulue? des Italiens ; qui s’attachait à la France ? qui invoquait l’Espagne? qui appelait sans cesse de nouveaux étrangers? les partis italiens de chaque ville, de chaque bourgade. Lien donc de plus naturel que Capelloni veuille nous donner une instruction prudente et positive.

Voilà Corne des Médicis qui dresse son fils à l’économie en l’obligeant à compter lui-même l’argent aux créanciers.

Voilà un Génois qui manque sa fortune en refusant sa fille à Innocent VIII, qui la demandait pour un fils naturel. Au contraire, voyez le Florentin Laurent des Médicis qui s’empresse de lui accorder sa fille, et aussitôt son fils Jean de Médicis devient cardinal, puis légal, enfin pontife, et comme il nomme cardinal Jules des Médicis, plus tard pape à son tour sous le nom de Clément VIÏ, il en résulte que la famille obtient ainsi Florence et la Toscane.Un autre tableau nous montre le crime utile aux États, aux mœurs, à la religion, à Dieu lui-même, car c’est César Borgia qui restaure la papauté en détruisant tous les princes qui l’avaient si longtemps opprimée. L’exemple de deux cardinaux qu’ Alexandre VI emprisonne et ne délivre qu’après les avoir empoisonnés, est donné afin d’inspirer une horreur salutaire contre la société des imprudents tels que le cardinal Pétrucci qui les avait compromis. C’est ainsi que par une riche série d’exemples mêlée de quelque naïveté, ce politique façonne le lecteur à aborder sans étonnement les points de vue les plus excentriques des lois de la morale. . *

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Cependant Cardano surpasse mille fois les hommes les plus hardis de cette période, et les aperçus qu'il sème çà et là au milieu de ses traités de morale ou de médecine laissent des traces flamboyantes qui éclipsent toutes celles de ses contemporains. Pénétrant, lumineux, facile, ennemi de la vulgarité jusqu’à lui préférer le paradoxe, assez fort , pour toucher à la vérité même à travers l’absurde, il ne conçoit que trop pourquoi l’Italie demeure immobile. Méprisant tous les princes italiens, entourés d’adulateurs et de bouffons, dédaignant les multitudes plongées dans les ténèbres de la superstition pontificale, il marche seul avec ce désespoir misanthropique qui vaut tous les courages de la politique réunis ensemble. Avec quelle hauteur ne jette-t-il pas tous les moyens les plus violents aux pieds des princes et des peuples, insouciant de celui qui les ramassera ! Qui règne sera toujours faux, imposteur, cruel : il déportera les populations dans les provinces conquises, il fera le mal tout à coup, le bien peu à peu, avec une sorte d’avarice pour le faire savourer : il bâtira des temples semblables à Sainte-Marie de Florence ou aux pagodes de la Chine, afin de persuader que ses villes appartiennent aux dieux; il se déifiera lui-même à l’imitation d’Alexandre, ou ce qui revient au même, il se mettra sous la protection du saint sacrement sans toutefois se livrer à l’Église. Que d’avis, que de scènes, que de situations rapidement explorées ! que de vicissitudes embrassées d’un coup d’œil ! Chaque mot de Cardano révèle de longues méditations, et il n’oublie pas une douleur, pas un geste, pas un masque de la Divine Comédie. Même en résumant ses devanciers, il leur donne toujours un sens nouveau, une tournure originale; il les dépasse sans cesse par l’imprévu des aperçus

au milieu d’un monde qui se transforme. Sa raison domine toutes les scènes incendiaires de la réformation; quand il fixe son doigt sur le roi d’Angleterre ou sur le duc de Saxe, on apprend à faire vite les révolutions religieuses ou à s’en abstenir complètement : quand il signale les agitations fiévreuses de la France,, il enseigne à éviter la détestable manœuvre des rois qui s’efforcent d’étouffer un parti par l’autre. Quelquefois il semble vulgaire, perdu dans des lieux communs, noyé dans des idées d’obéissance monarchique qu’il partage avec la foule. C’est alors qu’il se moque le plus du vulgaire, de la monarchie et de la foule, et il affectera, par exemple, l’horreur la plus naïve pour les régicides et le propos délibéré d’en dévoiler les affreuses machinations, pour s’arrêter avec une visible complaisance sur la hardiesse incomparable de l’homme isolé qui fait trembler une nation. Suivant lui, le conspirateur qui frappe le prince et parvient à s’évader mérite une place à côté de Brutus, bien au-dessus de César. D’autres fois vous le voyez engouffré dans l’astrologie, plongé dans une spéculation lunatique, presque atteint de folie ; c’est qu’il se couvre du voile de l’extravagance pour juger encore plus librement les plus redoutables chefs de la terre. Veut-il nier la divinité de Jésus-Christ? 11 le subordonne aux sphères, et le fait naître sous l’influence des astres comme les choux et les navets ; veut- il montrer qu’il a été maladroit et insensé? Il fait observer que Machiavel l’accusa de s’êtrc follement mis à dos tout le peuple de Jérusalem sans avoir songé à s’armer. Lui parlez-vous des grands hommes sur un ton admiratif, cette amorce qui fait les dupes par milliers? 11 hausse les épaules: les héros, dit-il, sont le fléau de leur patrie ; Êpaminondas n’engagea-t-il pas les Thé-

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bains dans des entreprises si supérieures à leurs forces qu’Alexandre finit par les écraser? Thémistocle ne se réfugia-t-il pas chez lennemi de la Grèce? Alcibiade ne fut-il pas la perte d’Athènes, Lysandre de Sparte, et .Cicéron même de Rome? Mais qu’on l’entretienne de Néron, alors il se déride, et en glissant son éloge à côté de celui de la podagre, il se sert de la liberté déclamatoire et du bavardage convenu de la Cicalata pour montrer les caprices de la renommée, la bassesse naturelle de l’homme, la folie universelle, des politiques. Car ce Néron si honni, si couvert d’infamie, n’égala jamais les massacres de Sylla, ne prêcha jamais des exterminations comme Caton, ne fut pas dévastateur comme Titus, ni fiscal comme tous les empereurs postérieurs. Affable, charitable, modeste, il renouvela Rome par ses constructions, il nourrit les hommes de la plèbe par milliers; ses vices ne furent que les actes d’une aberration personnelle; il ne frappa que les ennemis du peuple et de la patrie, et une nation qui se plaisait aux spectacles des gladiateurs, aux supplices des esclaves et qui décrétait de telles extorsions qu elle forçait d’entières provinces à se vendre, après avoir donné le titre de héros à tant de meurtriers, devait considérer Néron comme une exception de clémence. Convaincu de la perversité sanguinaire de notre race, le philosophe lombard se félicite que la nature nous ait refusé des vies de trois à quatre cents ans en nous enlevant ainsi à l’odieuse alternative de perpétuer d’horribles tyrannies ou d’exagérer les plus gi-ands massacres de l’histoire. Ces vues supérieures à la sphère des affaires n’empêchent nullement, du reste, que, toujours positif, le même homme ne parvienne à signaler le premier des vérités très-pratiques. Personne avant lui

n’avait distingué les empires unitaires fondés sur une capitale des empires fédéraux dépourvus de tout centre ; personne non plus ne s’était emparé de cette distinction pour prophétiser nettement que ni le Portugal ne garderait l’Inde d’Orient, ni l’Espagne celle d’Occident. Jamais je n’ai vu un esprit plus naturellement prudent dans les rébellions spéculatives, ni plus foncièrement inventif dans ses moindres écarts, quoique ses idées trop dispersées dans des ouvrages étrangers à la politique ne parviennent pas à former un système régulier.

DÉCADENCE DE L’ÉCOLE MONARCHIQUE

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