‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 53 sur 78 · PROGRÈS DK L’ART DE TROMPER LES ROIS · texte numérisé non relu

PROGRÈS DK L’ART DE TROMPER LES ROIS

donnable; un sénateur réprimandait Tibère de négliger ' sans cesse ses intérêts, pour ne songer qu’à la conservation des libertés républicaines. On ne saurait se douter combien la flatterie la plus grossière remue les cœurs les plus N insensibles; elle les retourne, les amollit, et le moment arrive où chaque mot bien placé trouve la récompense d’une place, d’une pension, d’une décoration, de mille faveurs imprévues. IVon content dêtrc flatteur, suivant Nifo, l homme de cour doit se montrer agréable, complaisant, souriant, d’une gaieté cammunicativc; la bonne humeur est aux alfa ires comme l’huile dans les roues, et un traité en forme sur le rire, la plaisanterie et la bouffonnerie, clôt cet ouvrage, où le philosophe devient d’autant plus piquant, qu’aprés avoir parlé du courtisan il donne aussi ses conseils A la courtisane, qu’il veut, au contraire, trèssérieuse, car l’amour est dupe et l’adoration sévère.

Grimaldi de Gênes renchérit sur le badinage profond du philosophe de Sessa en enseignant ex cathedra les moyens de s’insinuer dans les bonnes grâces du souverain. Long, verbeux, mais judicieux et avisé, il se constitue le Mentor de tous les Télémaques de la Cour; il explore attentivement leur position, à quelle distance géométrique ils se trouvent du cœur du prince, sous quel jour ils lui montrent leur physionomie, par combien de voies ils peuvent l'approcher, quelles courbes conduisent plus près de lui, et il multiplie les règles du plus pur égoïsme, tout en parlant vertu et morale. Soyez sincère, dit-il; mais pourquoi? Parce qu’il est si facile de se contredire en mentant. Soyez honnête, il y a tant d’indiscrets qui divulguent les mauvaises actions! y opprimez pas non plus vos subalternes; ne pourraient-ils pas se révolter? Surtout vénérez la femme

du prince, qu’elle soit chose sacrée pour vous, attendu que, dédaignée, elle deviendrait votre ennemie; courtisée, vous seriez à sa merci. 11 est inutile de dire que Grimaldi conseille un visage de circonstance pour toutes les situations, un respect infini pour le maître, un dédain à toute épreuve pour ses ennemis, et il est si diligent dans ses dénombre- ' ments, qu'en prévoyant le cas où il faudrait se dégrader, il propose de suivre F exemple édifiant de ce chevalier de Milan qui s’empara lui-méme du pot de chambre du duc dans une circonstance pressante, service qui lui valut la bienveillance la plus féconde de la part de son chef.

Il paraît que si Castiglioni était désintéressé et Nifo .excentrique, il restait encore à Grimaldi le tort de tenir par intérêt aux apparences de la morale. Commendone, devenu cardinal sous Pie IV, se délivre de cette gêne dans son discours en trois points sur la cour, le courtisan et le sieur Savorgnani, qui voulait se mettre au service d’un prince de l'Eglise. Suivant lui, on peut sans doute faire sa fortune avec une vie exemplaire et vertueuse; mais c’est si difficile, il faut tant de fermeté et un effort si continuel pour jouer à tout instant, et dans toutes lés factions, le même personnage, que, si on n’esl pas extraordinairement doué par la nature, on se condamne à mener une vie très-malheureuse, toujours à contre-sens de ses désirs et dans une fiction à la longue impossible. Il faut donc intriguer, cabaler, servir, ramper, choses où le cardinal enseigne à mêler adroitement la dévotion à l’ambition, la dignité au servilisme, le ton franc et bourru à la plus souple flatterie.

Telle fut l’efllorescence italienne pendant les beaux temps de Philippe II, de Sixte-Quint et de la Saint-Barlhélemi. Que pensait l’Europe de tant de singulières découvertes sur

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