PROGRÈS DE L’ART DE TROMPER LES ROIS
l’art de compromettre les ennemis, de flatter les princes, de soutirer les bonnes grâces des tyrans? Personne ne soupçonna seulement qu’on pût songer à faire de la morale un calcul et un jeu du devoir, et l’ignorance générale fit méconnaître les politiques italiens, en même temps que le siècle de Léon X. De 1500 à 1570, l’Europe donne à peine cinquante-six ouvrages de politique, pas môme moitié moins qu’en Italie, et leur infériorité numérique n’est rien, comparée à celle du mérite. Ce ne sont pas des ouvrages à proprement parler, mais des curiosités bibliographiques, des brochures oubliées, des naïvetés du jour, à l’usage du lecteur débonnaire. Ainsi, en France, Clicthovis, Thaleus, Roy, Mondain, ou Redin, écrivent, quelques thèses sur l’excellence du gouvernement monarchique; Espense publie une sorte de photographie microscopique de Colonna. Budée s’efforce inutilement de rapporter de Rome la manière italienne de dominer l’histoire; ses deux traités quasi politiques n’offrent qu’une série d'adorables gaucheries, semblables aux premiers essais des peintres du moyen âge. Scipion, Sylla, Thémistocle, Pompée, Alexandre, s’y montrent en pourpoint ou avec le casque du moyen âge, et une teinte indélébile de rusticité et de foi aux apparences détruit jusqu’à l’idée qu’un homme, si innocemment épris des belles-lettres, devine la vie qui les anime à Rome ou à Florence. Marcouville se plaint de la discorde qui ébranle le royaume, et, en traduisant Plutarque, il semble invoquer « la tardive ven - « geance des dieux » contre les huguenots; Jean Michel compare la politique à l’anatomie, et, en plaçant dans l’Église le cerveau du corps social, il frémit à la vue de l’hérésie; le capitoul Perrière s’amuse à réaliser des abstractions mo~
raies et à les grouper dans des tables fantasques; long, pédant, nul et naïf, il donne le litre de Miroir à son livre, qui ne reflète aucune lumière; François de saint Thomas exempte les princes de l'influence des astres; Pielre fait l’éloge de Charles IX avant la Saint-Barthélemi ; Bclleforëst l’an même du massacre ; Madeleine cite Xénophon pour faire adorer son roi. On ne voit partout que des machines obéissantes, pas une étincelle de génie ou môme de malice; Étienne Dolctus est le seul Français où l’on entrevoit quelque Finesse, quand il recommande aux ambassadeurs de s’entourer de domestiques taciturnes, de se servir d’espions vigilants, et de mettre en œuvre toutes sortes de fictions, surtout en négociant avec la cour de Home ou avec les princes italiens.
Pour être plus libres, les Allemands n’en sont pas plus éveillés; et on ne saurait rendre compte ni de Biesius, qui écrit un traité scolastique sur la république; ni de Lotichius, dont l’ouvrage ne mérite que trop son titre de Locï communes ; ni d’Omphalius, qui s’obstine à traiter naïvement les problèmes posés par la malice italienne. Érasme, qui trace en riant la satire du courtisan; Hutten, qui montre en plaisantant les écueils et les orages des cours; Agricola, qui imite Érasme et Hutten, ne sauraient faire admettre leurs silhouettes morales parmi les livres sur Part de régner. Ajoutons aux Français et aux Allemands que nous venons de nommer Orichof et Yolanus, qui écrivent yrosso modo sur leur royaume de Pologne ; l’Anglais Morus, qui publie son utopie; l’Espagnol Guevara, qui intitule pédantesquement Y Horloge des Princes son livre sur les maximes de Marc Aurèle, et Ceriol, également Espagnol, dont le traité sur le Conseiller, d’abord traduit en italien et plus tard en