‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 57 sur 78 · COUP D’ÉTAT CONTRE LE PROGRÈS · texte numérisé non relu

COUP D’ÉTAT CONTRE LE PROGRÈS

de ses préceptes, de son despotisme. Le secrétaire de Florence, qui était mort dans la misère et qu’on avait enseveli dans l’oubli, ressuscite pour rassurer tous les maîtres de l’Italie; sa renommée efface le bruit de tous les mécontents,

* et c’est l’Église qui le tire du tombeau, le prend sous sa protection meme, et l’oppose aux libertés de l’opposition italienne et de la réformation protestante.

Cette amnistie imprévue, accordée à l’homme le plus impie, fut l’œuvre de Bottero, qui écrivait à fa veille de réactions catholiques contre tous les hommes libres de l’Europe. Non pas que Bottero approuvât ouvertement les théories du politique florentin ou qu’il leur témoignât l’ombre d’une sympathie. Loin de là, il se montre probe, moral, plus sévère encore que les jésuites et les protestants, qui s’injuriaient mutuellement en se lançant les uns contre les autres le mol de machiavelliste. À l’entendre, il est désormais temps d’abolir la mémoire de cet homme exécré, et, suivant lui, la religion seule protège les États, la justice seule en est la base inébranlable, la morale la plus pure dirige les entreprises les plus profitables, et la vraie politique n’est autre que l’art de conserver ou d’étendre .les États fondés sur la foi et le droit. En aucun cas il n’est permis aux rois, aux papes, aux empereurs, de recourir à des moyens impies; la guerre elle-même, et jusqu’aux conquêtes, s’exposent à une ruine certaine en sc servant d’iniques instruments. En lisant certaines pages de cet écrivain, on se croirait revenu aux beaux temps de Patrizzi ou de Pétrarque, si sa prose

cauteleuse, sournoise, dépourvue de toute naïveté, de toute innocence, ne nous faisait sans cesse pressentir la possibilité d’un guet-apens piémon lais, et, en effet, le moment arrive où son chemin, semé de fleurs artificielles, nous

conduit par surprise au sinistre problème : comment faut-il traiter les hérétiques? Il les faut bien traiter, répond doucereusement le prélat, qui nous attendrit en insistant sur les exhortations amicales, sur l’inépuisable indulgence avec laquelle l’Eglise s’efforce de loucher leur cœur en s’interdisant rigoureusement toute violence. Cependant il lève les yeux au ciel et il prévoit bien le cas où ils refuseront de se cônvertir, où ils résisteront à toutes les avances, où ils ne se laisseront pas convaincre par les discours des évêques, où enfin, endurcis, pervertis, ils deviendront rebelles à l’Eglise, au roi, à l’Etat, et, dans cette hypothèse, mise en avant comme une abstraite possibilité, mais qui n’était alors que la plus évidente réalité, il conseille, il ordonne d’avilir, de diviser, d’affaiblir les ennemis de la foi; les moyens les plus odieux du Prince et des Décades se reproduisent tout à coup au nom du trône et de l’autel. Bottero approuve la Saint-Barthêlemi , l’expulsion des Maures d’Espagne, les massacres de Charlemagne en Saxe et jusqu’aux épouvantables infamies de Cortez dans le nouveau monde. Une fois la brèche ouverte, il pille, il saccage, il copie tout Machiavel. S'il n’imite plus son langage classique, s'il ne regrette plus les spectacles romains, les religions païennes, s’il n’enseigne plus à faire des révolutions, à fonder des Etats, il apprend à défendre les gouvernements établis, à les conserver, travail bien plus difficile, dit-il, que celui de les créer. En effet, tout conservateur n’est-il pas aux prises avec l’insurrection, avec la mobilité générale des hommes et des choses, avec la nature entière essentiellement changeante? Il doit combattre les terreurs, les surprises» les hérésies, les religions nouvelles, les ennemis étrangers ; en quoi donc la tûche de prince hérédi-

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