‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 68 sur 78 · DE L’EUROPE · texte numérisé non relu

DE L’EUROPE

Influence sur les écoles allemandes, — sur celles de la France, — sur les politiques de l’Espagne, — de l’Angleterre et des autres nations. — Hommes remarquables, — Clapmarius, — Richtcr, — Bodin, — Naudée, — Gordon.

Chaque nation a emprunté à l’Italie cette partie de l’art de régner, que son gouvernement pratiquait sans le savoir, et qu’il était ravi de voir sous des couleurs si passionnées dans les divers tableaux de la science italienne. C’est ce qu’on vérifie aisément, surtout à partir de 157G, quand les guerres de religion commencent et que la théocratie du moyen âge se trouve aux prises avec la liberté protestante. A la lueur de ce nouvel incendie, mille secrets se laissent surprendre, tous les États montrent à nu le jeu caché de leurs institutions, la science politique commence, et partout les écrivains se multiplient en copiant ceux des villes italiennes, qui deviennent ainsi les maîtres de l’Europe.

Inspiré par les écrits de llottero et d’Ammirato, les Allemands y contemplent avidement leurs fédérations aux innombrables replis, leurs attitudes indéfiniment variées, leurs Etats si divers, depuis la monarchie absolue jusqu’aux républiques marchandes comme Venise, jusqu’aux villes ecclésiastiques qui répètent dans leur petitesse microscopique les phénomènes de Rome et du saint-siège. Cette

fois, la nation se réveille à demi, et elle se sert des catégories de son droit public, inconnu des Italiens, pour classer diligemment toutes les hautes œuvres de l’égoïsme politique. C’est un spectacle edrieux de voir la raison d’État décomposée, rangée par axiomes, théorèmes, scolies et corollaires, et tant de pensées fines et fuyantes, jadis conçues dans le feu des révolutions, tout à coup glacées et précipitées dans des formules méthodiquement disposées comme les squelettes d’un musée. Il faudrait des volumes pour dénombrer les variantes monotones et bizarres de cet ossuaire aux cent soixante-dix écrivains; mais, sans parler ni de Fritz, ni de Casemann, ni de Bornitz, ou de Fesselius ou des autres politiques dont le nom sera prononcé une fois par siècle à l’occasion des grands inventaires de bibliothèques, il suffira de dire que Lipsius, le premier d’entre eux qui se fait remarquer par ses idées italiennes, en dissimule la vive hardiesse sous de si fades palliatifs et tombe tellement au-dessous de ses modèles, que l’Italien Cati, en le traduisant et en l’annotant, l’écrase sans le vouloir. Au moins ce dernier n’est ni académique ni timoré; son commentaire \ if et coloré se développe plein d’aménité et de naturel, et son érudition, puisée dans les révolutions de l’Italie et de l’Europe, offre un attrait dont le texte est absolument dépourvu. Après Lipsius arrive Clapmarius, nom qui reparaît obstinément dans une foule d’ouvrages d’Italie et d’Allemagne, ce qu’on s’explique par la bonne foi solennelle avec laquelle il dénombre, l’un après l’autre, tous les arcana ou mystères des rois, de la plèbe, du sénat. Chaque malice se trouve montée chez lui comme un papillon sur une épingle, et les fausses malices, arcana inania , ne sont même pas oubliées, pour que chacun puisse appré-

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cier de soi-même le poids ou la mesure de toute ruse ancienne ou moderne. Une foule de citations grecques, latines et germaniques ajoutent à la sombre majesté de ce travail, et, quand on l’a lu, on éprouve au fond du cœur la satisfaction d’avoir rencontré un docteur entendu et complet.

Seize ans plus tard, Scioppius, persuadé que les morts sont les meilleurs conseillers, évoque douze anciens rois pour tracer, d’après eux, le modèle du plus parfait des rois. Plus souple, plus neuf, Forslener doit aux écrivains d’Italie une foule de remarques très-malicieuses et trèsjustes qu’il expose sans méchanceté, sans fiel, sans affectation. Cyriacus et Mevius commentent Tacite comme Forstener; d’autres se plaisent à retracer les vertus des princes, les vicissitudes des États, les avantages des républiques ou des monarchies, les péripéties des courtisans, des favoris, les dangers des séditions. Les écrivains italiens reparaissent encore chez eux avec un air de cérémonie qui contraste plaisamment avec la pétulante mobilité du sujet. Kniken se distingue en publiant le plus vaste des manuels; Boxhorn, en écrivant vingt et un ouvrages de politique; Urescenlius, qui copie Clapmarius, donne l’art de solliciter (ars ambiendi) . iN’ous ne pouvons mentionner ni Efferen, ni Schonbornius, ni Conrig, ni Felwiger, et moins encore discuter le Daniel de Contzen, ou le Politicus sceleratus de Pelleri, ou môme la Météorologie philosophicopolitique de Cælestinus, qui parle des feux follets et de l’ambition, des dragons ailés et des calomnies, en accouplant sans cesse les faits physiques aux politiques à l’aide d’une foule de vignettes symboliques.

Un homme se montre cependant solitaire dans une caté-

m ' . HISTOIRE DE I,A RAISON D’ÉTAT.

gorie a part, où il rappelle l’air et le faire de Campanella : c’est Richter qui parle des révolutions fatales des empires, des bouleversements qu’on rencontre tous les cinq cents ans dans l’histoire, des grands hommes toujours nombreux au milieu des grandes calamités et des peuples toujours ingrats envers les bienfaiteurs du genre humain. Une singulière bizarrerie le porte à exprimer ses pensées par des aphorismes empruntés à des hommes qui visaient plus bas que lui, mais cette facilité même rehausse le tour poétique de son esprit. Il observe que le progrès est cruel, que les plus grands empires n’ont jamais réuni qu’une faible partie du genre humain, et que l’autorité des chefs comme Alexandre, César ou Scipion, offre quelque chose de divinement imposant; nous apprenons par là que ce n’est pas au hasard qu’il naît à Gôrlitz, patrie du grand mystique J. Boehm. Quelle prodigieuse différence entre le séraphique Richter et la pesanteur malicieuse des écrivains autrichiens ou flamands, comme Chokier, Forstener, Cyriacus ou Pelzhoffer ! C’était la différence entre le fatidique Campanella et les épicuriens de Venise, ou entre ceux-ci et les Aristophanes .de Modènes, Loreto et Lodi? l/Allemagne étudiait donc d’une manière calme et méthodique les libertés diverses que l’Italie opposait d'une manière révolutionnaire à l’Espagne.

Monarchique de gouvernement, la France se borne a recevoir, par une majorité d’hommes médiocres, cette partie de la science italienne qui enseigne l’art de régner au profit d’un roi. Les ligues, les républiques, les révolutions, d’après les théories de Venise ou de Florence, deviennent ici des choses secondaires et réprouvées ; il n’est'plus question que des qualités, dos mérites, de la grandeur du mo-

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narque. Madelaine traite de YOffice du roi ; Say, de sa dignité ; Constant, de son excellence; Coulomby, de son autorité; Ménard, de Y Académie des princes; Pagan, du prince parfait ; Beausobre, de ses études; d’autres parlent de son éducation , et d’autres encore du prince qui fait les délices des cours. Toute cette littérature reçoit sa première impulsion du terrible massacre de la Saint-Barthélemy; son progrès, considéré chez ses écrivains les plus importants, suit pas à pas les progrès du despotisme. Ainsi Belleforest, qui écrit l’année même de la grande tragédie, accuse les révolutions de perdre les États, et représente Charles IX comme le sauveur des multitudes , le recours des peuples affligés . Je laisse de côté*Dubois, Senault, Lancre, Hervard; mais que dit Delamare en 1018? 11 fait encore l’apologie de l’unité, de la monarchie, de la Saint-Barthélemy, de Charles IX, qui, suivant lui, « a mérité le titre « magnifique et glorieux d’être appelé décorateur et or- « nateur du royaume. » Castaneus démontre, en 1621, que jamais on ne fondera une république en France, et l’an même où Richelieu achève l’œuvre de Charles IX en prenant la Rochelle, Balzac célèbre encore la monarchie abso-

lue dans son style académique et brillanlô. « Voilà les re- « belles abattus, s’écrie-t-il, les grands humiliés ; on ne « parle plus de conférences ni de traités de paix ; on obéit « à une simple lettre de cachet. Ceux qui sont en liberté « sont aussi peu à craindre que les prisonniers; dans peu « de temps la rigueur des lois ne sera plus nécessaire parmi « nous. » Et, plus loin, il conclut que « les habitants même « des villes rasées se trouvant plus heureux, adorent leur « destructeur, et que la France serait ingrate, si elle n’était « pas passionnée pour son roi. » Fortin, qui fonde sa poli-

tique sur la nature, n’est pas moins monarchique que Causin, qui écrit des déclamations théologiques; les jurisconsultes s'attachent à la couronne aussi bien que lesévêques. Enfin, prenons Bossuet le jour où la révocation de l’édit de / antes scelle l’œuvre de Charles IX et de Richelieu, et nous trouverons encore l’éloge de la monarchie, la haine contre la liberté protestante, la colère contre les ligues et l’amour de la religion identifié avec celui du roi, et tourné vers le but du nivellement, de la fraternité, de l’obéissance filiale et des conquêtes contre l’Espagne et l’Autriche. A ces écrivains qui mènent le gros train de la monarchie, s’en ajoutent d’autres non moins médiocres et occupés de l’art de faire la cour, de faire fortune, de négocier, d’occuper, en un mot, toutes les positions subalternes déterminées par la forme monarchique.

Tant d’absolutisme chez les politiques qui représentent le gouvernement rejaillit par contre-coup sur les écrivains opposants ; ce sont des avocats comme Ottman, des plaideurs comme Langlet, des ennemis de Machiavel comme Gentillet ; mais aucun d’eux n’a le sentiment de la liberté légale ; ils tombent tous dans la contradiction de demander des réformes au pouvoir et de vouloir le modérer. Le plus grand d’entre eux, Bodin, ne doit son originalité qu’à scs considérations variées sur le droit des personnes, sur l’esclavage, le mariage, la naturalisation, le vasselage, la souveraineté, etc. Personne ne l’égale lorsqu’il apprécie les divers phénomènes soumis aux législations féodales ou à celle du Digeste, ou lorsqu’il fait passer à travers les catégories d’Aristote toutes les institutions de l’Europe. Ici, véritable précurseur de Montesquieu, il en a la grandeur, la compréhension et peut-être le dépasse-t-il par la

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force. Mais au point de vue politique, il ne croit qu’à la monarchie, ne la distingue pas du despotisme, ne se doute pas que le règne de la loi la soustrait seul à l’arbitraire, et s’il aime la liberté, il se borne à la confier aux accidents de la discorde, aux caprices de T honneur, au désordre des magistratures rivalisées. Tlhez lui la démocratie l’emporte toujours et le force à suivre même Charles IX qui combat la noblesse. Croit-il à la liberté des cultes? Certes ce n’est pas au point de vue de la franchise absolue des consciences, c’est au point de vue du roi qu’il voudrait tolérant comme le sultan, mais dont il approuve l’intolérance dès que deux sectes seules se trouvent en présence. Consciencieux, varié, érudit, parfois poétique quand il mêle les souvenirs de Syracuse et de Florence, de Corinthe et de

Venise, des anciens et des modernes, à des questions %

exclusivement politiques, il tombe à la suite de Cardan, de Machiavel et des autres Italiens, sans laisser son empreinte à la tradition qu’il remanie. Tous les problèmes sur les alliances, les magistratures, les forteresses, les factions, les novateurs et les hommes infidèles à leurs promesses, lui passent entre les mains et le quittent sans lui rien devoir et sans former un système en dépit des fastidieux débats qu’il établit dans ses livres. Sa théorie des révolutions, que l’on a tant célébrée, se réduit à un casse-lete chinois où l’on compte les six passages possibles de l’une à l’autre des trois formes d’Aristote. Ses riches dénombrements, copiés depuis par tant d’écrivains, profitent plutôt à la rhétorique qu’à la science, et c’est avec une véritable naïveté qu’il cherche la précision scolastique de la cause et de l’effet au milieu de tourbillonnements où tous les fai s prennent sans cesse les formes les plus opposées.

Au point de vue de la raison d’État le mérite ne consiste pas à se ranger pour ou contre la liberté de conscience, pour ou contre la meilleure des causes, mais à comprendre le jeu des partis, les rivalités naturelles et la rude indifférence des lois de l’égoïsme envers les principes de la morale. Aussi peu importe que Bodin soit libéral, il n’en est pas moins insuffisant ; peu importe également que Mornay attaque les papes, son livre s’adresse à des huguenots. Peu importe encore que de la Noue soit placé à côté de Mornay et de Bodin pour former une sorte de trinité libérale. Ce bonhomme met sur la môme ligne le Prince de Machiavel et Y Amodie de Gaule, et il attribue les désastres de la France aux blasphèmes, aux impiétés, aux sortilèges des méchants. Ses emprunts faits à ritalie ne lui servent qu’à développer sa naïveté.

Tous les écrivains français, catholiques ou huguenots, transforment la raison d’Élat en un jeu destiné à gagner toutes les parties au roi. Si Lucinge réfute Machiavel, c’est pour admirer la politique du sultan. Si Carron pille Cardano, ses observations sur l’adulation, le secret, le conseil, la simulation, les ligues et les factions tournent autour du roi. Villa rs est un chicaneur à la manière des mauvais commentateurs de Tacite. Millet habille Tacite à la française pour le tourner contre la liberté protestante. Balzac, que nous venons de citer, rappelle Pontano, Platina et la tradition de Colonna qui divinise le roi ; Sillion et ses prédécesseurs Hotmail et Pascal offrent à leur tour des réminiscences italiennes; mais quand le premier parle de l’art de fonder ou d’étouffer une religion, on le voit disciple de Bottero et dans une atmosphère monarchique.

Naudée lui-mème, malgré sa célébrité, ne sort pas de

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cette atmosphère, et s’il se distingue entre mille, c’est qu’il représente mieux que personne l’imitation de l’Italie et la tendance monarchique des Français. S’agit-il de comprendre les problèmes, de s’emparer des solutions, de se les approprier avec des paroles vives et frappantes qui décident à l’action et qui répondent du moins en apparence à la vie pratique d’un État? Nul ne l’égale et le but que l’Italien regarde.de travers, que l’Allemand manque toujours et que l’ Espagnol ignore sans cesse, il l'atteint d’emblée. En quelques pages, en quelques lignes il semble détrôner Aristote. Lui demandez-vous de la hardiesse, de l’entrain, des traits acérés ? Là encore il surpasse votre attente, c’est une solde d’impatience intellectuelle en présence des opinions dominantes qui lui met la plume à la main; c’est un insurmontable dégoût pour tous les lieux communs des moralistes qui lui fait écrire son traité des Coups d'Êlat. Il le lance joyeusement contre l’austère badauderie des théologiens qui faisaient consister la véritable raison d’Etat à aimer Dieu et à pratiquer la vertu la plus pure. Disciple du secrétaire de Florence, de Bottero, de Malvezzi, même de Clapmarius, il étale les plus effroyables poisons avec une complaisance satanique, il jouit de scandaliser les plus vénérables dupes de l’époque et on le voit heureux de se dire l’ami de Campanella, ravi de presser sur son cœur cet homme notoirement incendiaire, allié du Turc, prophète d'une religion nouvelle, chef d’une rébellion contre l’Espagne, bref l’un des monstres les plus redoutés de la politique contemporaine. 11 est charmé de démontrer que le crime seul fonde les monarchies, que Clovis était un vaurien, Moïse un imposteur et tous les héros grecs, hébreux et romains des fripons. En démolissant tout ce

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qu’on adore, il prend le monde au rebours; il nous prévient lui-même que pour se préparer aux coups d’Etat il faut d’abord être convaincu que tout peut changer d’un instant à l’autre, et que les plus anciennes monarchies peuvent devenir des républiques. 11 est si persuadé de la fragilité du trône et de l’autel qu’il recommande de parler bas à ses lecteurs, car dans les catacombes de la raison d’État le retentissement de la voix suffit, dit-il, comme dans les grottes, à détacher une pierre de la voûte et à ' faire crouler l’édifice. Pour ajouter à son audace artificielle, Xaudée nous arrive commenté par un écrivain qui le suit depuis deux cents ans comme son ombre en poussant des gémissements et en demandant merci pour tant d’iniquités.

Telle est l’apparence ; mais, quand on sonde la profondeur, que reste-t-il au fond de cette nerveuse témérité? A quoi se réduit la science du terrible Parisien? Elle ne sort pas du cercle que lui a tracé Belleforest. C’est la science du roi qui fonde ou qui rétablit la monarchie, qui annule des privilèges ou qui étouffe rapidement les séditions nobiliaires, c’est la science de Hichelieu ou même de Charles IX, c’est l’apologie de la Saint-Barthélemy, avec l’unique regret qu’elle n’ait pas été plus complète, plus sanglante, plus funeste aux huguenots survivants à la tète des révolutions postérieures. Sans doute, la scélératesse de l’illustre écrivain s’évapore en paroles, et jamais jeune fille ne fut plus soigneuse de sa pureté que lui de sa virginité politique. Mais ici encore ne laisse-t-il pas l’avantage aux Italiens, qui ne cherchent ni bruit ni scandale, qui n'affectent ni crimes ni impiété, qui gardent une inimitable tranquillité, une hypocrisie ecclésiastique, un implacable sérieux à peine effleuré par de rares sourires à la vue des effets dramatiques se

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réalisant d’après des causes prévues? Où est d'ailleurs la seconde moitié de la raison d’État au service des républiques, des tribuns, de la liberté, des fédérations? La trouverons-nous dans le coup d’État des maris chinois qui emprisonnent les jolis pieds de leurs femmes dans des souliers d’enfant? ou dans le coup d’Ktat du mari indien qui attire ses veuves sur son bûcher funèbre? La minorité littéraire de l’homme monarchique gâtait par de pétulantes divagations la science des inventeurs italiens.

Mômes remarques chez Priezac, parfait Italien écrivant la langue de Naudée, moins l’entrain, le trait sémillant, la curiosité inquiète et la vanité maladive. Bon royaliste, mille hommes au masque de fer auraient passé à travers sa conscience politique. Lebleu dévoile assez bien les ruses de David et ne laisse rien à désirer quand il compare les troubles de l’élection du roi et l'esclavage imposé par le principe héréditaire. Amelot de la lloussaye résume l’école de Tacite d’une manière saisissante, et son Tibère, sublime d’indifférence entre le crime et la vertu, révèle le spectacle du despotisme dans toute sa profondeur variée, depuis les caprices de la cruauté jusqu’aux raffinements de la miséricorde calculée. Quelle infamie ne se trouve pas autorisée par ce livre? Mais voyez la force de la monarchie : Amelot, qui se prosterne devant la raison du roi, s’emporte contre l’arbitraire des ministres, et saint Pierre écrit la Polysynodie pour réclamer la pluralité des conseils contre le vizirat des Richelieu, des Mazarin et le demi-vizirat des Fouchet, des Colbert et de leurs successeurs. Plus tard, nous arrivons sur un terrain exclusivement français, absolument moderne; la raison d’État s’évanouit, des considérations générales de justice décident seules des affaires.

A l’état d’insurrection contre l’Espagne, les politiques* italiens n’exercent aucune influence. Les Espagnols s’en tiennent aux faits et se contentent de régner. Chefs d’une réaction universelle, pour eux toute politique est une croisade religieuse, une œuvre de foi ; ils ne conçoivent pas un triomphe, un succès, une joie qui ne soit une action merveilleuse à célébrer par les mystères du moyen Age ou par les auto-da-fé des temps modernes. A les entendre, Machiavel et Bodin sont également des impies; la loyauté germanique leur répugne aussi bien que la licence française, et leurs livres de politique, Bibadeneyra en tète, se réduisent à de fougueuses apologies du trône et de l’autel, à des panégyriques des saints et des rois espagnols. Sur les trente écrivains qui se succèdent chez eux depuis 4570 jusqu’en 1700, je ne puis mentionner que .Nucléus, seul disciple de Guichardin, admirateur des Instrumenta regni et répétiteur d’une foule de choses dites et redites, mais nouvelles en Espagne. En Portugal, c’est Macedo qui mitige légèrement la monomanie catholique, en fixant son attention avec une sorte d’amour sur le terrible portrait de Louis XI de France. Mais il ne cesse à son tour d’inculquer les maximes de l’Écriture, et les exemples des rois de Portugal arrivent solennellement à la fin de chaque chapitre pour donner la dernière sanction à sa politique que Dieu conseille, que les sages enseignent et que les souverains pratiquent saintement.

Lés Anglais sont peut-être encore plus pauvres que les Espagnols : leurs publicistes Harrington, Filmer, Overall, Sidney, appartiennent à la classe des écrivains juridiques; Buchanan et le roi Jacques s’écartent à leur tour de la raison d’État. Qu’ils défendent ou qu’ils attaquent la monar-

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chie, ils ne doivent pas nous arrêter, et Bellenden, le seul qui, en '1610, rappelle>le faire italien dans son livre de Statu , loin de mériter les éloges de Hallam, qui le compare à Vico, n’est pas digne de figurer à côté de Bottero. Comme historien, il marche au hasard; comme politique, il se borne à encadrer des maximes banales dans des formules empruntées à Cicéron ; comme penseur, il ne présente aucune idée, ni dans son Prince , ni dans son Sénateur. Enfin, nous voudrions citer avec déférence Cordon, qui clôt, en 1728, la série des commentateurs de Tacite; mais comment louer cette perpétuelle bévue d’un homme qui débite force moralités et maints sermons, sans se douter que cet historien qui l’inspire, cette moralité qui le passionne, puisent toute leur force dans un fond d’amère misanthropie qui permet à l’expérience de développer à son aise les plus cruelles vérités? Tacite connaît l’art de réussir par l’injustice, et il y fait penser; il sait que c’est avec les lois de lèse-majesté, les apothéoses menteuses, les adulations effrénées, les délateurs innombrables, les sicaires patentés, les massacres continuels, que les Césars se sont élevés, succédé, étendus au détriment de toutes les libertés, à la honte du genre humain. Et, comme il méprise le succès dans la région sublunaire où se traînent les misérables intérêts des mortels, au milieu de péripéties guerrières, il lui est permis d’exposer avec justesse une politique protégée par des dieux favorables à l’iniquité des cours. Mais le soporifique Gordon déverse le blâme et la réprobation sur les crimes des empereurs, sans aucun discernement ; emporté par sa fanatique naïveté, il prétend que, dans son propre intérêt, César aurait du maintenir la république, Auguste rester citoyen, Néron régner mo-

(lestement, et chacun de ses successeurs pratiquer des vertus arcadiqucs; car, à l’entendre, jamais un peuple monarchique n’a su défendre son prince, jamais un peuple superstitieux ne saurait être heureux, rien de plus faible que les conquérants, rien de plus dangereux que les armées permanentes. C’est un Anglais qui parle, et tellement infatué de sa liberté britannique, qu’il ne sait comprendre ces chefs, qui, romains ou français, ont tant de fois envahi sa patrie.

L’Angleterre ne se venge de son infériorité politique, à l’égard de l’Italie, que lorsqu’elle prend ses idées sur son propre fonds et qu’elle marche avec la jdèbe de Jean Cade et le despotisme de Stuart contre les libertés de ses lords. Alors elle trouve une inimitable inspiration; elle imagine des monarchies incendiaires, qui surpassent par leur amère profondeur toutes les autres conceptions de ce genre, et elle laisse des souvenirs ineffaçables, où la tyrannie et la philosophie étonnent et se confondent. C’est

ainsi qu’Harrington arrive à la postérité, parce qu’après

avoir été à la suite de Charles I er , il devint niveleur comme personne ne l’avait été avant lui, quoiqu’il admirât Venise comme un modèle destiné à durer autant que le monde. Par un mouvement dialectique inopiné, chez Hobbes, les phénomènes juridiques se développent au point de vue de la guerre qui unit les combattants, des conquêtes qui fondent les empires, du despotisme qui étouffe l’erreur des religions et de ce léviathan monstrueux des multitudes, où le droit du plus fort défend contre les grands les droits des plus faibles. 11 semble ici que le génie du mal usurpe la place de la Raison, et que la force exclue la notion même du droit. Mais quelles sont les victimes du système de

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Hobbes? ce sont les nobles, les grands, les amis de la loi, les hommes des droits absurdes, de la conquête normande, et sur le sol anglais on ne se soustrait au despotisme hobbesien qu’en défendant les amis du pape, les ennemis de la nation. L’absolutisme est encore le principe que Filmer déduit de la tradition des patriarches et de la raison de l’homme. 11 considère les républiques comme des gou vernements rebelles, criminels, causés par la chute de l’homme, par l’orgueil de Lucifer, et condamnés à présenter des scènes continuellement odieuses et sanglantes. Ce n’est pas certes l’avis de Sidney et des défenseurs de la liberté britannique; mais, né aux jours d’une réaction, Sidney ne puise ses forces que dans la lutte, ne s’élève qu’en combattant le roi, n’arrive à la postérité qu’en payant sa gloire Je sa tête. Soumis à la loi qui n’accorde le génie qu’aux in urgés de toutes les nations, ce n’est pas la véritable liberté de de l’Olme et des lords qui l’inspire; c’est la liberté de la guerre. Rien n’égale son mépris pour les monarchies, calmes et tranquilles comme celles de Byzance ou de l’Espagne ; rien n’égale son admiration pour la Grèce agitée, qui faisait trembler Suze et Babylone, et pour l’Italie sanglante qui faisait admirer son pape et ses tyrans.

Hors de l’Espagne, de la France et de l’Allemagne, l’influence de la politique italienne s’éteint en môme temps que toute lumière littéraire ; mais Im-hof ne saurait parler de politique aux Polonais sans citer les compatriotes de Machiavel, que Stespens fait connaître aux Danois. Spinosa admire Venise, et la Suède elle-mêmè, forcée de faire l’qpologie du despotisme parce quelle est libre, imprime dans cette période l’anonyme qui avait abrégé Colonna vers l’an 1400.

Quand la raison d’Êtnt disparait en Italie, elle s’évanouit en même temps en France, en Allemagne, en Espagne; on ne traite plus que des questions de droit, de législation, d’économie politique ; la presse unanime vante la toutepuissance de la publicité, le force irrésistible de la justice. Personne ne parle des avantages du silence, du succès de l’iniquité ou du jeu des passions individuelles dans les affaires publiques. La raison d’État serait-elle morte réellement comme l’un de ces monstres nourris par le chaos primitif du globe enflammé, et depuis tué par l’épuration de l’atmosphère et l’embellissement du monde ? La guerre aurait-elle cessé, les surprises nocturnes des gouvernements seraient-elles reléguées à jamais dans les chroniques de Viterbe ou de Pérouse? La vertu la plus pure serait-elle couronnée par les pouvoirs de notre temps ? ou vice versa le vice ne la mettrait-il plus à son service? Il n’y a donc plus d’injustices nécessaires imposées ici par le climat, là par le sol, ailleurs par les urgences de la lutte, ailleurs encore par celles de la paix. Loin de là, l’examen des sociétés augmente chaque jour le nombre des conditions qui pèsent sur notre liberté. Vico nous asservit aux lois de l’histoire, où l’individu se perd dans la masse et la masse dans des révolutions séculaires; Montesquieu montre que les lois et les idées varient avec la température et les climats; Hégel, que chaque époque naît de l’erreur de l’époque antérieure. En explorant mieux les diverses races, la science a expliqué la domination des Européens sur les autres régions de la terre ; Ilobbes avait suggéré l’apologie du vice à Mandeville, et cette apologie, pénétrant dans l’économie politique, par la théorie de la libre concurrence et par la déification de l’intérêt individuel, porte

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si haut le déli à la vertu, qu’on ne sait plus si c’est l'égoïsme ou le dévouement qui fonde la prospérité des nations.

Ce n’est donc pas la raison d’État qui a disparu, c’est la naïve espérance que les préceptes de Machiavel ou de Bottero pussent commander aux événements et former une sorte de nécromancie sociale pour produire de grands hommes à volonté ou des révolutions à loisir. On a senti le vide de tant de systèmes inconsistants 4 , on a éprouvé un insurmontable ennui en présence de tant de constitutions, d’aphorismes, de conseils, de commentaires variés à l'infini. Un insurmontable dégoût pour celte fastidieuse scolastique enseigne enfin confusément que, loin d’éclairer le chaos de la politique, les vieilles théories, conçues au point de vue de l’État isolé, 11e font qu’en confirmer la confusion, en reproduisant pêle-mêle ses partis opposés, ses variations incessantes, ses pitoyables monomanies et ses •échecs multipliés. Mais la raison des États réclame ellemême contre cette vulgaire logomachie, et on ne saurait avancer d’un pas sans l’écarter, en la livrant aux caprices des romanciers, à qui revient désormais le droit exclusif. <le tracer les portraits du prince, du ministre, du courtisan, de la république, de la monarchie, abstraction faite

des termes corrélatifs qu’ils combattent ou qui provoquent

leur apparition.

SECTION V

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