‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 69 sur 78 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES CONTRASTES SOLENNELS

Appréciation îles théories secondaires. — Faut-il préférer l'amour ou la crainte?

— la discussion ou le silence? — la sincérité ou la fraude? — Nouveaux dilemmes sur la royauté élective ou héréditaire. — sur les magistratures libres ou féodales, — sur les pouvoirs ministériels concentrés ou fractionnés,

— sur la littérature indépendante ou protégée, — sur les tendances pacifiques ou guerrières, — sur les troupes nationales ou mercenaires, — sur les conquêtes clémentes ou cruelles. — Le catéchisme de la nature n’est pas celui de la morale.

D’après nos principes, il sera facile d’apprécier les théories secondaires que nous n’avons pu mentionner de peur de tomber dans d’interminables redites en exposant les attitudes diverses des écoles. Toute institution, tout instrument de politique, toute mesure de gouvernement ou de révolution, ne se peut concevoir isolément et n’arrive à propos qu’en frappant l’ennemi au joint de la cuirasse. Considérer les alternatives politiques comme des problèmes qu’il faut résoudre au profit d’une solution unique en excluant la solution opposée, c’est retomber de mille manières dâns l’erreur de ceux qui se mettent à la recherche du meilleur gouvernement et qui enseignent à bien combattre, abstraction faite de l’ennemi. Chaque alternative doit

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sc considérer par rapport à l’adversaire et se comporte comme celle de la république et de la monarchie, de l’unité et de la fédération.- Examinons d’abord les contrastes permanents et solennels qui dominent tous les autres, et ensuite les contrastes éphémères dont la dualité trop légère subit mille tournoiements au moindre changement des États.

Le premier de ces contrastes solennels met en présence l’amour et la crainte, les gouvernements qui sc fondent sur l’affection du peuple et ceux que la terreur seule défend. Que ne dirait-on pas en faveur de l’amour ! Ce mot seul semble décider la question : l’amour, c’est le plaisir, l’attrait, la force créatrice de l’univers ; le roi qui peut y compter se fait de son peuple un rempart inexpugnable ; le capitaine que ses soldats chérissent escalade les forteresses les mieux protégées ; le pontife adoré des multitudes double sa puissance en renonçant au glaive et en se déclarant le serviteur des serviteurs; tandis qu’au contraire l'empire de la force est momentané, le moindre accident l’ébranle, et, s’il est interrompu un instant, il est perdu à jamais. Cependant qui ne sent le vide de cette déclamation mille fois répétée et mille fois réfutée dans tous les livres des politiques ! Comment réduirez-vous le rebelle qui vous déteste, le jaloux qui vous supplante, l’ennemi qui vous poursuit, la multitude qui vous méconnaît? Etes-vous le maître de ne pas

naître au jour des dangers dans une caste menacée, sur un trône chancelant? Que ferez-vous quand la foule brise les portes de votre palais, et qu’un délire tragique tourne toute une capitale contre vous? Comment lutterez -vous si vous n’inspirez pas la terreur qui paralyse les esprits, qui commande au loin, qui devance le télégraphe, qui rend

l’enfer complice des prophètes, qui fait taire toutes les langues, qui oblige les sujets à regarder sans voir et qui ménage ainsi au vice lui-mômc l’apparence majestueuse d’une vertu vénérée? On le voit, nous sommes ici dans un dilemme aveugle, dans un débat qui ne saurait finir, mais c’est là précisément ce qui en fait un débat politique.

L’amour et la crainte se combattent par des avantages de nature diverse et produisant des effets opposés. L’amour protège dans la paix, la crainte quand l'émeute éclate. L’amour est actif, spontané, intelligent; la crainte, passive, inerte, déraisonnable; l’un élève, l’autre abrutit ; l’un s’offre, i’aulre s’enfuit ; l’un parle, l’autre se tait. En ne considérant que ces qualités, il faudrait déjà opposer les phalanges de l’amour aux partis qui s’étendent par la crainte, aux armées qui s'avancent à force de dévastations, aux religions qui s’imposent par les menaces d’un dieu effroyable. Que si au contraire vous devez combattre des armées héroïques, des Aristides, des patriotes, marchez résolument en avant par le fouet, par le canon, par la mitraille, soyez aussi terribles que les Romains à Capoue, lesTartares à Samarkand ou les Espagnols en Amérique. Mais où naissent les hommes que leur propre volonté attache au devoir? Dans les gouvernements réguliers, dans les monarchies traditionnelles et dans les „ républiques aussi incontestées que des royaumes héréditaires. 11 en résulte que l’amour défend tous les gouvernements réguliers, et qu’au contraire, sans la crainte, aucune révolution, aucune réaction ne saurait réussir. Parcourez les capitales de l’Europe, regardez ces rois, ces empereurs, ces princes qui se promènent librement dans les lieux publics, et que leurs peuples suivent des yeux avec

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