HIC DE VIRGINE MARIA JESUS CHRISTUS NATUS EST
a Une table de marbre, qui sert d'autel , est appuyée contre le rocher, et s'élève au dessus de l'endroit où le Messie vint à la lumière. Cet autel est éclairé par trois lampes, dont la plus belle a été donnée par Louis XIII.
« A sept pas de là, vers le midi, après avoir passé l'entrée d'un des escaliers qui montent à l'église supérieure , vous trouvez la Crèche. On y descend par deux degrés, car elle n'est pas de niveau avec le reste de la grotte. C'est une voûte peu élevée, enfoncée dans le rocher. Un bloc de marbre blanc, exhaussé d'un pied au dessus du sol, et creusé en forme de berceau, indique l'endroit même où souverain du ciel fut couché sur la paille.
«Rien n'est plus agréable et plus dévot que cette église souterraine ; elle est enrichie de tableaux des écoles italienne et espagnole. Ces tableaux re-
présentent les mystères de ces lieux, des vierges et des enfants d'après Raphaël, des Annonciations, l'Adoration des Mages, la Venue des Pasteurs, et tous ces miracles mêlés de grandeur et d'innocence. Les ornements ordinaires de la Crèche sont d« satin bleu brodé en argent. L'encens fume sans cesse devant le berceau du Sauveur. J'ai entendu un orgue fort bien touché, jouer à la messe les airs les plus doux et les plus tendres des meilleurs compositeurs d'Italie. Ces concerts charment l'Arabe chrétien qui, laissant paître ses chameaux, vient, comme les antiques bergers de Bethléem , adorer le Roi des rois dans sa Crèche. J'ai vu cet habitant du désert communier à l'autel des Mages avec une ferveur, une piété, une religion inconnues des chrétiens de l'Occident, o Nul endroit dans l'univers, dit le P. Néret, n'inspire plus de dévotion... L'abord continuel des caravanes de toutes les nations chrétiennes... les prières publiques, les prosternations... la richesse même des présents que les princes chrétiens y ont envoyés... ; tout cela excite dans votre âme des choses qui se foat sentir beaucoup mieux qu'on ne peut les exprimer.
« Ajoutons qu'un contraste extraordinaire rend encore ces choses plus frappantes; car en sortant de la grotte où vous avez trouvé la richesse, les arts, la religion des peuples civilisés , vous êtes trans-
~ 139 portés dans une solitude profonde, au milieu des masures arabes, parmi des sauvages demi-nus et des Musulmans sans foi. Ces lieux sont pourtant ceux-là même où s'opérèrent tant de merveilles ; mais cette Terre-Sainte n'ose plus faire éclater au dehors son allégresse, et les souvenirs de sa gloire sont renfermés dans son sein.
« Nous descendîmes de la grotte de la Nativité dans la chapelle souterraine où la tradition place la sépulture des Innocents. La grotte des Innocents nous conduisit à la grotte de S. Jérôme ; on y voit le sépulcre de ce docteur de l'Église, celui de S. Eusèhe, et les tombeaux de sainte Paule et sainte Eustochie.
S. Jérôme passa la plus grande partie de sa vie dans cette grotte. C'est de la qu'il vit la chute de l'empire romain ; c'est la qu'il reçut ces patriciens fugitifs, qui, après avoir possédé les palais de la terre, s'estimèrent heureux de partager la cellule d'un cénobite. La paix du saint et les troubles du monde font un merveilleux effet dans les lettres du savant interprète de l'Écriture.
Sainte Paule et sainte Eustochie, sa fille, étaient deux grandes dames romaines. Elles quittèrent les délices de Rome pour venir vivre et mourir à Bethléem dans la pratique des vertus monastiques. Leur épitaphe , faite par S. Jérôme , n'est pas assez bonne, et est trop connue pour que je la rapporte ici.
« On voit dans l'oratoire de S. Jérôme un tableau où ce saint conserve l'air de tête qu'il a pris sous le pinceau du Carrache et du Dominiquin. Un autre tableau offre les images de Paule et d'Eustochie. Ces deux héritières de Scipion sont représentées mortes et couchées dans le cercueil. Par une idée touchante, le peintre a donné aux deux saintes une ressemblance parfaite ; on distingue seulement la fille de la mère à son voile blanc et à sa jeunesse : l'une a marché plus longtemps, et l'autre plus vite dans la vie; elles sont arrivées au port au même moment
« Dans les nombreux tableaux que l'on voit aux lieux saints, et qu'aucun voyageur n'a décrits, j'ai cru quelquefois reconnaître la touche mystique et le ton inspiré de Murillo : il serait assez singulier qu'un grand maître ait, à la Crèche ou au tombeau du Sauveur, quelque chef-d'œuvre inconnu.
« Nous remontâmes ^au couvent. J'examinai la campagne du haut d'une terrasse. Bethléem est bâti sur un monticule qui domine une longue vallée. Cette vallée s'étend de l'est à l'ouest : la colline du midi est couverte d'oliviers clairsemés sur un terrain rougeâtre, hérissé de cailloux : la colline du nord porte des figuiers, sur un sol semblable à celui de l'autre colline. On découvre ça et là quelques ruines, entre autres les débris d'une tour qu'on appelle Tour de Sainte-Paule. Je rentrai
dans le monastère, qui doit une partie de sa richesse à Baudouin, roi de Jérusalem, successeur de Godefroy de Bouillon : c'est une véritable forteresse, et ses murs sont si épais qu'ils soutiendraient aisément un siège contre les Turcs. » (1)
Nous nous indignons souvent en lisant le récit de la naissance du Sauveur, de la dureté des habitants de Bethléem envers Marie et envers Jésus naissant ; mais en avons-nous réellement le droit?
« Le Fils de Dieu frappe à la porte de notre cœur ; mais il n'y a point de place pour lui. Il ne se trouva point de place dans les hôtelleries de Bethléem, ou bien parcequ'elles étaient pleines, ou bien parceque Joseph et Marie n'avaient pas un train qui pût porter les maîtres intéressés de ces maisons à souhaiter de les loger. Jésus est pauvre, et ce n'est pas le moyen d'être bien reçu : pour recevoir Jésus-Christ il faudrait devenir pauvre, c'est à dire quitter l'attache, l'affection déréglée des biens du monde, ce qui comprend tout ce que l'on possède. Mais cette pauvreté leur paraît insupportable ; ils la regardent comme le plus grand malheur qui puisse leur arriver. Il est vrai que Jésus-Christ a dit : Malheur aux riches ! Mais le monde tient un
(l) Chateaubriand, Itinéraire. On peut voir aussi dans les Lettres édifiantes, une lettre très curieuse du P. Néret sur Bethléem et les lieux saints.
langage plus conforme à nos inclinations corrompues ; aussi il est mieux écouté. » (1)
Mais ce n'était pas sans dessein que Dieu permettait la dureté des habitants de Bethléem (2), il
(i) Le P. Massox, Sermon pour le jour de la Nativité.
(2) Ce nom, qui revient sous notre plume, nous rappelle quelques pages de M. Poujoulat que nous aurions dû citer déjà : « Bethléem, dit-il, est un lieu que j'aime ; sa colline me sourit plus que les autres collines de la Judée; le nom de Bethléem est si doux à prononcer I Tout est gracieux, tout est noble et pur dans les impressions et les souvenirs qu'il éveille. Quelle ravissante histoire que celle de Ruth et deBoozl et c'est là, dans les champs voisins, que se sont passées ces scènes bibliques d'un intérêt si touchant. Ce divin berceau sur lequel une étoile est descendue, ce berceau qui doit sauver le monde, et qui n'est connu que du bœuf et de Fanon, ne jette-t-il pas sur le pays un charme merveilleux, une douce et grande poésie ? Ruth et Booz, Jésus enfant et les pasteurs expriment tout Bethléem : Bethléem a des idylles comme Jérusalem a des lamentations........ Je suis déjà devenu comme un habitant de
Bethléem J'éprouve ici des impressions tout à fait différentes de celles que me donnait Jérusalem. Pendant que j'étais dans la ville sainte, mon esprit n'était «empli que de sombres idées ; une douleur indéfinissable me poursuivait partout, et chaque objet se teignait à mes yeux des couleurs du deuil ; ici, au contraire, mon esprit ne me présente que de riantes images, la nature semble m'inviter à une douce joie, et je respire plus à mon aise : cette différence d'impression, que j'attritribue d'abord au changement de paysage, provient sans doute aussi des souvenirs austères ou joyeux que réveillent les deux cités; à Jérusalem on trouve toutes les douleurs, toutes les calamités qui peuvent tomber sur un peuple, et, pour dernier malheur, on voit le juste condamné à la croix
voulait par la rendre plus complet l'abaissement de son fils bien aimé.
« Mystère inconcevable ! Merveille qu'il est plus aisé de sentir que d'exprimer, et que le silence représente mieux que les paroles ! Y a — t-il rien de si étonnant que de voir ce Seigneur qui est loué du soleil du matin, qui est assis sur les chérubins, qui suspend de trois doigts toute la terre, à qui le ciel sert de trône et la terre de marchepied, que ce Seigneur, dis-je, ait voulu se réduire à une si extrême pauvreté, que, naissant sur la terre, elle Tait fait naître dans une crèche? Quelle mère s'est jamais vue si pauvre et si misérable, que faute d'autre couvert elle ait été obligée de coucher son enfant dans une crèche? Qui a jamais joint ensemble ces deux extrémités si éloignées, Dieu et une crèche ? Y a-t-il rien de si bas et de si méprisable qu'une crèche, et rien de si grand et de si respectable qu'un Dieu qui est assis sur les chérubins, et qui a son trône au plus haut des cieux? Est-il possible
et à l'ignominie ; Bethléem, au contraire, nous offre tout ce qui peut enchanter l'imagination : c'est une jeune Nazaréenne qui met au monde celui que tous les siècles attendaient, ce sont des rois des pays lointains qu'une étoile conduit vers le sacré berceau, des pasteurs qui laissent leurs troupeaux pendant la nuit pour venir adorer son enfant; j'entends les chœurs des anges, les symphonies du ciel, je sens la terre tressaillir d'allégresse : à Jérusalem la mort et la dévastation ; à Bethléem la •vie et l'espérance! » (Poijoilat, Correspondance d'Orient.)
— Wi de ne pas sortir hors de soi quand on considère ensemble deux choses si disproportionnées, Dieu dans une étable, Dieu dans une crèche? » (1)
Cette crèche devint la première chaire dans laquelle le Verbe divin prêcha au monde la doctrine de la pauvreté, de la pénitence et du salut. Cette grande idée, admirablement comprise par S. Bernard, a été très bien reproduite par un écrivain qui n'a fait, pour ainsi dire, que développer ses pensées.
« Arrêtons-nous un peu dans la considération de cette crèche, nous y trouverons non seulement des motifs pour connaître et adorer la souveraine bonté et l'amour incomparable de Dieu, mais pour apprendre ce que c'est que l'humilité du cœur, le mépris du monde, l'austérité à l'égard du corps, et ce que c'est que cette nudité et cette pauvreté d'esprit si souvent louée dans l'Évangile. Ce docteur du ciel savait bien l'importance que les hommes fussent instruits et persuadés de ces grandes vérités. Il connaissait la douceur et l'innocence qui se trouve dans la maison de celui qui est pauvre d'esprit; il savait, au contraire , les agitations, les troubles et les inquiétudes qu'attire après soi le désir déréglé des richesses ; et pour ce sujet, dès sa crèche, qui lui servit de berceau comme d'une
(i) Le P. Grenade, Mémorial, livre vr, chap. à.
chaire céleste, la première instruction qu'il donna aux hommes, la première leçon qu'il leur fit, ce fut de condamner par son exemple l'avarice, qui est la racine de tous les maux, et de révérer l'humilité et la pauvreté d'esprit, comme la source de tous les biens. C'est, dit S. Bernard, ce que nous prêchent cette crèche, ces pauvres langes, cette étable. O heureuse maison ! ô étable plus glorieuse que tous les palais des rois, où ce Dieu naissant a établi une chaire pour y enseigner la philosophie du ciel, et où la parole du ciel, demeurant muette, nous parle d'autant plus éloquemment qu'elle a un plus rigoureux silence. » (1)
«Etable, langes, crèche de mon Sauveur, que vous avez d'éloquence ! Il est vrai, cet Homme- Dieu ne peut encore parler, mais tout parle en lui (2), ajoute S. Bernard; tout nous apprend que nous sommes dans l'erreur (3). Sa pauvreté nous instruit du cas que nous devons faire des richesses ; ses abaissements et ses humiliations, de quel prix sont les grandeurs d'ici-bas, qui nous enivrent cependant si souvent ; ses larmes et ses souffrances,
(1) Le P. Gekxade, Méditations sur la vie de notre SeL gneur.
(2) Necduni loquitur lingun, et quaecomque in eo sunt clamant, pradicant, evangelizant
(;}) In omnibus mundi judicium arguitur, subvertitur, confutatur.
quelle issue ont les plaisirs de ce monde. » (1)
Cette science qu'enseigne la crèche du Sauveur, elle s'adresse à tout le monde, et il n'est pas d'intelligence qui ne puisse parfaitement la comprendre.
« 11 n'en est pas de l'école de Bethléem comme de celles des anciens philosophes du Lycée ou de l'Académie. Là on ne recevait que de grands esprits, des génies élevés ; mais ici les simples, les ignorants y sont hien reçus, et ce sont eux ordinairement qui y réussissent le mieux. Voyez quels ont été les premiers disciples de ce divin maître : ce sont de simples pasteurs qui ont été les premiers invités. On ne demande point ici, comme dans les écoles du monde, qu'on passe les jours et les nuits dans de profondes spéculations ; on ne veut que vos yeux pour voir et regarder cette parole incarnée, cette sagesse faite enfant. (2)
Nous pouvons dire avec vérité de Jésus-Christ naissant ce qu'on disait autrefois par flatterie d'un ancien : Il ne faut que le voir pour devenir savant (3). C'est ce que veut dire S. Jean lorsqu'il dit qu'il ne faut que se mettre en présence de cet
(1) Clamât hoc stabulum, clamât prasepe, clamant lacrymse, clamant panni.
(2) Transeamus, etvideamus.
(3) Illum vidiàse, erudiri est.
Homme-Dieu, ajoutons seulement de ce Dieu enfant, pour être persuadés des vérités chrétiennes dont il est le modèle en cet état, et nous exciter à les imiter. » (1)
S. Bernard, S. Bonaventure et Hugues de Saint- Victor affirment avec raison que nous profiterons de cette science divine selon la mesure de l'amour que nous aurons au fond du cœur pour le Sauveur Jésus. (2)
Mais si Jésus dans sa crèche s'adresse à tous les enfants d'Adam, il a particulièrement en vue les ambitieux, les riches et les mondains.
« Que l'exemple d'un Dieu tel que nous l'adorons aujourd'hui me semble bien puissant pour amortir les passions les plus vives ! Car pour ce qui est de l'ambition de s'élever, de se pousser, un homme jetant les yeux sur celui qui, sans rien s'attribuer qui ne lui appartienne, a droit à s'égaler à Dieu ; voyant celui qui, étant la gloire et la splendeur du Très-Haut, ne dédaigne pas néanmoins de naître dans une étable ; un homme, à ce spectacle, ne sera-t-il pas touché, et ne dira-t-il pas avec le
(i) In conspectu ejus suadebimus corda nostra. — La P. Texieb, Sermon sur la Nativité.
(2) Quantum quisque amat, tantum intelligit. (S. Augustin.) — Vis scire quae nescis, ama. (Hugues db Sai.nt- Victoh.) — Res ista non scuolam quxrit, sed cor. (S. Bo.na-
YENTUBE.)
prophète : Vous êtes un Dieu, mais en vérité vous êtes un Dieu caché. Oh ! que j'aime bien mieux me cacher avec vous que de chercher à me produire, à m'élever, puisqu'en me cachant et en m'abaissant avec vous j'aurai ce bonheur et cet avantage que j'imiterai mon Dieu, et lui deviendrai semblable en ce qu'il a de plus à cœur, et qu'il nous a le plus recommandé. » (1)
«Un Homme- Dieu peut-il paraître pauvre et consacrer la pauvreté dans la crèche où il est couché sur un peu de paille empruntée, sans que nous l'y reconnaissions comme un juge qui condamne l'avarice et la convoitise du monde? Il est certain que si l'Évangile n'a quasi pas de paroles qui ne soient une censure et une condamnation de la cupidité, la crèche du Sauveur en est la réprobation; car comment un Dieu tremblant de froid, tout nu dans une crèche, qui n'a pas eu où reposer sa tête, et qui est dans une extrême nécessité, comment, dis-je, ce Dieu pauvre ne porterait-il pas l'arrêt de condamnation de tous les riches qui ne donnent point de bornes aux désirs insatiables qu'ils ont d'amasser des biens périssables qui les plongent et qui les entraînent dans une mort éternelle, comme parle S. Paul (2). Car enfin ce qu'on devrait sé-
(i) Le P. Masson, Sermon pour le jour de la Nativité. (2) Quœ mergunt liomines in interituin.
rieuseuient considérer , c'est qu'un Dieu qui est la règle et l' exemple de notre vie ait voulu commencer la sienne par la condamnation de la passion des richesses. Ainsi cet enfant couché sur la paille , tout muet qu'il est, parle et appelle tous les avares et tous les cruels qui sucent le sang des pauvres, afin qu'ils entendent prononcer de sa propre bouche leur jugement, puisque c'est comme s'il disait : Je suis votre roi, vous devez donc vous conformer à moi ; je suis pauvre, et je suis venu au monde le plus pauvre des hommes ; fous devez donc y vivre dans vos biens, si vous en avez, comme si vous étiez pauvres , et être tout prêt à les abandonner si je vous l'ordonne. Je vous condamne donc comme indignes d'avoir part à mon royaume si vous voulez êtres riches étant pauvres, et si, étant riches, vous n'avez l'amour de la pauvreté, et si vous ne vivez comme si vous étiez pauvres. Voilà l'arrêt que prononce ce Dieu enfant, couché sur la paille et dans une crèche.
« Ce Dieu naissant dans une telle misère, si mal reçu du monde et souffrant les rigueurs de la pauvreté et des saisons, laissera-t-il la délicatesse des mondains sans la juger et la condamner ? Non, dit S. Bernard, car ces langes dont il est enveloppé sont des signes auxquels plusieurs s'opposent. (1)
(1) In signum positi sunt panni lui, Domine, sed in signum cui a multis contradicetur.
Et qui sont ceux qui s'y opposent et qui y contredisent? sinon ceux qui ne peuvent souffrir la condamnation muette que la naissance du Sauveur fait de la vie sensuelle et voluptueuse qu'ils mènent, et prétendent même la justifier comme innocente parcequ'elle ne se passe pas dans des désordres criminels. Il ne faut que montrer au monde ce spectacle d'un Dieu naissant , couché durement et souffrant toutes les misères des enfants les plus abandonnés, pour le convaincre que, s'il veut être heureux en c~ette vie, s'il aime et cherche ses plaisirs, s'il n'a que de l'horreur pour toutes les incommodités et les souffrances, et s'il prétend enfin mener une vie molle et sensuelle, il est déjà jugé par cet enfant, et que la misère et les incommodités qu'il souffre est l'arrêt irrévocable qui condamne sa mollesse. Ah ! s'il était possible que tant de défenseurs opiniâtres de la vie commode et aisée entrassent dans l'étable de Bethléem, et qu'ils y vissent celui qui est la règle de leur vie tout tremblant et souffrant toutes les incommodités de la plus rude de toutes les saisons, nous ne verrions pas confondre la vie chrétienne avec la vie païenne, ni des chrétiens qui doivent pratiquer la mortification de Jésus-Christ dans leurs corps vivre dans les plaisirs et les délices. Si ces gens-là entraient du moins en esprit dans cette pauvre demeure, qu'y verraient-ils qui favorisât leur délicatesse et le
ééslr qu'ils ont de ce que tout contribue à leurs plaisirs? Y verraient-ils des tables chargées de mets exquis, un ordinaire auquel rien ne manque ? Que rencontreraient-ils dans cette étable? Un enfant qui souffre et qui gérait; une mère qui n'a pas de quoi soulager sa misère ; un enfant qui, par ses cris et par tout ce qu'on voit autour de lui, condamne la rie voluptueuse que mènent les adorateurs mêmes de ce Dieu souffrant. » (1)
Mais si Jésus naissant condamne le monde, le monde à son tour ne craint pas de condamner Jésus.
« Pourquoi, dit-il, pourquoi naître dans la pauvreté, dans l'humilité, dans les souffrances ? Cela convient-il à un Dieu? Ne pouvait-il pas sauver l'homme à moins de frais? Puisqu'il nous pouvait conduire au ciel par un chemin plus aisé et plus doux, pourquoi nous faire marcher par un chemin si rude et si difficile ? Ainsi raisonne le monde, parcequ'il est aveugle; ainsi raisonnons-nous peutêtre nous-mêmes, parceque nous le sommes aussi ; mais parceque Jésus- Christ est infiniment éclairé, parcequ'il est la sagesse éternelle, il croit devoir raisonner et agir autrement. Il venait pour guérir notre orgueil, notre sensualité, notre avarice, pour détruire, au moins pour modérer en nous l'amour
(1) Saiuzi», Avent, Discours xxxn.
des richesses, des plaisirs et delà grandeur; s'il les eût aimés, s'il les eût recherchés, en eût-il inspiré le détachement? N'eût-il pas irrité notre cupidité, au lieu de la guérir et de la modérer? Si, après les exemples d'humilité, de pauvreté et de mortification qu'il nous a donnés, il n'a pu nous rendre humbles, détachés, mortifiés , que serait-ce si nous n'eussions remarqué en lui de l'estime et de l'attachement pour les biens, les plaisirs et les honneurs? Ne serions-nous pas encore plus avares, plus sensuels, plus ambitieux? » (1)
C'est à l'occasion du désaccord qui règne entre le monde et Jésus naissant qu'on ne peut s'empêcher de songer au raisonnement célèbre de S. Bernard:
« Ou Jésus-Christ se trompe en enseignant un détachement universel de toutes les choses de la terre, ou le monde en vous portant à vous y attacher : lequel des deux est dans l'erreur? je n'ai garde, chrétiens, de vous presser sur cette question. L'un des deux est Dieu, l'autre un lâche menteur; s'il y a du mensonge d'un côté, vous savez de quel parti est la vérité et la droiture?
« Mais si Jésus-Christ dit nécessairement vrai, d'où vient que vous en usez comme si vous ne le croyiez point du tout; que vous cherchez dans ses
(1) Le P. Nepveu, Réflexions chrétiennes, iv.
maximes des adoucissements qui les combattent; que vous vous faites même des principes de morale qui détruisent absolument les siens. En trouvant mille fausses raisons d'aimer les richesses, les rendez-vous aimables si le Fils de Dieu vous a déclaré qu'elles étaient dignes de votre aversion?» (1)
Le choix que le Sauveur fait de simples bergers pour premiers témoins de sa naissance n'est pas moins propre à condamner et à confondre les prétentions et l'orgueil des mondains. Cette circonstance frappante n'a pas échappé aux docteurs de l'Église.
« La pauvreté de Jésus-Christ naissant est ce qui nous frappe le plus dans le mystère que nous célébrons, comme elle est le premier signe sous lequel le Sauveur du monde se découvre (2). Elle doit être le premier trait du chrétien et comme la base de la religion. C'est pour cela que l'Évangile, cette bonne nouvelle, cette ouverture du royaume de Dieu, ce grand sujet de joie, est annoncé par les anges aux pasteurs de Bethléem, à de simples bergers, qui, étant pauvres de condition et d'état, étaient plus disposés à devenir pauvres d'esprit et d'affection , pour être comme les premiers chrétiens du monde, en faisant éclater visiblement dans
(1) Le P. La Pesse, Sermon sur la Nativité.
(2) Hoc erit vobis signum, etc.
leurs personnes cette pauvreté évangélique, comme le premier trait de ressemblance que les disciples doivent avoir avec leur maître. C'est dans cette pensée que S. Cyprien a dit que le Verbe incarné voulut que sa naissance fût premièrement manifestée à des hommes simples, afin d'établir d'abord la règle fondamentale de son Évangile en nous apprenant qu'il n'y a que les humbles et les pauvres d'esprit digues de pénétrer les mystères renfermés dans la pauvreté et l'humilité de ce Dieu naissant dans une étable. » (1)
« Qui sont ceux que Dieu choisit les premiers pour leur révéler la naissance de son Fils? Des bergers, c'est à dire des pauvres attachés à leur travail, des hommes inconnus au monde et contents de leur obscurité et de la simplicité de leur état. Ce sont là ceux, dit excellemment S. Àmbroise, dont Jésus-Christ fait les premiers élus ; ceux qu'il appelle les premiers à sa connaissance; ceux dont il veut recevoir les premiers hommages ; ceux qui paraissent comme les premiers domestiques de ce Dieu naissant, et qui environnent son berceau, pendant que les grands de la Judée, que les riches de Jérusalem, que les savants et les esprits forts de la synagogue, abandonnés, pour ainsi dire, et livrés à eux-mêmes, demeurent dans les ténèbres de l'in-
(1) Du Jarry, Sermon pour le jour de Noël.
fidélité, et semblent n'avoir nulle part à la naissance du Sauveur. C'est par ces pasteurs que le Christiauisme a commencé. Telle fut l'origine de l'Église, qui, selon la remarque de S. Chrysostome, était alors toute renfermée dans l'étable de Bethléem, puisque hors de là Jésus-Christ n'était point connu. » (1)
c Pourquoi Dieu n'a-t-il pas fait porter les nouvelles de sa naissance aux grands et aux riches du monde, comme il fit aux pasteurs? Mais de quoi aurait servi cette apparition d'anges à ces esprits orgueilleux et superbes; qu' auraient-ils dit? Qu'auraient-ils pensé ? Quand ces anges auraient donné pour toutes marques de la naissance du Messie des langes, une crèche, une étable? Remplis qu'ils étaient des idées de cette venue éclatante et pompeuse qu'ils s'en étaient formées, quel jugement auraient-ils fait de sa pauvreté, de son silence, de sa misère ? Ils le méconnaîtront un jour au milieu des marques les plus éclatantes de sa divinité, dit S. Augustin; comment l'auraient-ils voulu reconnaître aux seules marques de son humilité? Les aveugles éclairés, les tempêtes calmées, les morts ressuscites ne surent balancer cette bassesse adorable qui leur paraissait incompatible avec la qualité de Messie. Quelles impressions auraient donc
(1) Bocroaloce, Sermon sur la Nativité.
pu faire dans leurs esprits tant d'abjection, d'infirmités et de petitesse? Mais pourquoi recourir aux conjectures? puisque la négligence de tous ces faux sages de Jérusalem à chercher le Messie ne laissa que trop voir dans le fond de leur âme l'orgueil qui mettait un obstacle impénétrable à toutes les lumières de ce divin soleil. » (1)
(1) Du Jarry, Sermon sur les grandeurs de Jésus.