LA CIRCONCISION
Quand le huitième jour fut venu, l'enfant fut circoncis. Il reçut ainsi le signe de l'alliance que Dieu avait conclue avec le peuple d'Israël. Il fut circoncis, pour montrer que Dieu accomplirait ses promesses par son Fils aussi fidèlement qu'il avait gardé son alliance avec les descendants d'Abraham.
L'enfaut reçut , à la circoncision , le nom de Jésus (1). L'ange avait dit : Il s'appellera Jésus, c'est à dire Sauveur, car il sauvera son peuple de ses péchés. Son nom exprime toute sa mission.
Tel est le récit de l'Évangile ; mais il est si concis que, pour être bien compris, il exige quelques explications :
(i) Voyez S. Luc, n, 20-21.
« 11 faut savoir, dit le savant abbé Gosselin, que, quatre cents ans ou environ avant la promulgation de la loi de Moïse, Dieu, voulant se former un peuple particulier, qui, au milieu de la corruption générale de toutes les nations plongées dans l'idolâtrie, fît une profession publique de le reconnaître, de l'adorer et d'obéir à ses commandements, il choisit Abraham, fils de Tharé, pour être la tige de ce peuple chéri, l'assurant que, bien qu'il fût déjà dans sa centième année, et sa femme Saraï dans sa quatre-vingt-dixième, ils auraient néanmoins un fds dont la postérité serait aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que les grains de sable qui sont sur les bords de la mer. En témoignage de cette alliance., Dieu changea le nom d'Abram, que portait alors le saint patriarche, en celui d'Abraham, qui signifie père d'une grande multitude; et il changea aussi celui de sa femme Saraï en celui de Sara, qui signifie dame ou souveraine. Mais, afin que ce peuple qu'il lui promettait fût distingué de tous les autres par un signe extérieur, il voulut que tous les enfants mâles qui sortiraient de la race d'Abraham dans la suite des temps portassent sur leur corps la marque et le caractère de leur élection, c'est a dire qu'ils fussent circoncis le huitième jour après leur naissance. « Voici, leur dit-il, le signe de l'al- « liance que je fais avec vous et avec vos descen- « dants, et le pacte que vous devez inviolablenient
« observer. Tous les mâles d'entre vous seront cir- « concis au huitième jour (1) ; celui qui n'aura pas « été circoncis sera retranché du milieu de son « peuple, comme ayant violé mon alliance (2). » Quatre cents ans plus tard, Dieu, donnant sa loi aux descendants d'Abraham, c'est à dire aux Israélites, sur la montagne du Sinaï, renouvela expressément ce même commandement (3). Aussi le peuple juif l'a-t-il constamment observé depuis , jusque là qu'il regardait comme une chose ignominieuse de
(1) Le Sauveur fut donc circoncis en 1!\1 (les années de Home ne commencent qu'au 21 avril), d'après les calculsdu doc" teur Sepp. Ce savant a en effet essayé de prouver d'après des calculs frappants (c'est l'expression du docteur Alzog) que le jour de la Nativité de notre Seigneur doit élre le 25 décembre de l'an de Rome 7i7. — L'art de vérifier les dates met l'annonciation, C. Antistius Vêtus et Décinius Lœlius Balbus étant consuls, la 40e année de la période Julienne, la 39e d'Auguste, depuis la mort de Jules César, ou la 25e depuis la bataille d'Aclium ; la 35e depuis que Hérode avait été déclaré roi de la Judée; la 2e de la 193e olympiade et la 4708e de la période julienne, c'est à dire cinq ans neuf mois et sept jours avant L'ère vulgaire. — Du reste, il y a sur celte question bien des systèmes parmi les savants. (Voyez Fabiucius, Bibliograpk. antiquar. — Mcxter, L'étoile des Mages, recherches sur l'année de la naissance de Jésus-Christ. — Képleii , De nova stella in pede serpentant, etc. — Idkler, Chronologie, ii, 394. — Sepp, Vie du Christ, i. — Tillemom» Vie de notre Seigneur Jésus-Christ, note V.)
(2) Genèse, xvn, 10,
(3) Lécitiquc, xn, 3.
n'être point circoncis, parceque c'était renoncer à cette sainte et glorieuse alliance avec Dieu; et de même que les Grecs appelaient Barbares par mépris les hommes de toutes les autres nations, les Juifs les nommaient incirconcis, et ne voulaient point avoir de familiarité avec eux.
En prescrivant à la postérité d'Abraham la pratique de la circoncision, Dieu n'en fit pas seulement la marque de son alliance avec son peuple chéri; mais il l'institua en môme temps comme un sacrement ou un signe sensible destiné à effacer le péché originel. Il est vrai qu'il y avait déjà un remède à ce péché ; ce remède consistait dans une autre cérémonie sacrée, par laquelle les parents, en professant la foi au Messie futur, procuraient à leurs enfants le bienfait de la justification ; et ce remède a toujours subsisté dans l'ancienne loi, tant à l'égard des filles qu'à l'égard des mâles qui étaient en danger de mort avant de pouvoir être circoncis. Mais aussitôt que Dieu eut établi la circoncision, ce fut à elle seule que fut régulièrement attachée la rémission du péché originel pour les enfants mâles. Aussi les saints docteurs et les théologiens enseignent-ils communément que la circoncision produisait à peu près le même effet que produit à présent le sacrement de baptême, avec cette différence néanmoins que le baptême régénère et produit la grâce par sa propre vertu, c'est à dire par une effi-
cacité indépendante de la foi du baptisé et de celle de ses parents, au Heu que la circoncision était simplement le signe de la grâce que Dieu accordait aux enfants en considération de la foi de leurs parents et de la profession extérieure qu'ils en faisaient (1). Au reste, Dieu se servit de cette cérémonie préférablement à toute autre pour produire ces effets : 1° afin d'apprendre à son peuple qu'il devait travailler sans relâche à la circoncision spirituelle, c'est à dire a réprimer les affections déréglées de la convoitise et à combattre les vices qui en découlent; 2° pour figurer la circoncision beaucoup plus parfaite qui devait un jour distinguer les enfants de la nouvelle alliance, circoncision qui, les détachant de toutes choses de la terre, les ferait aspirer uniquement aux choses du ciel, et mourir entièrement à eux-mêmes, afin de ne vivre plus qu'en Dieu et pour Dieu.
Il est certain qne notre Seigneur n'était pas sujet à cette loi de la circoncision, et que la sainte Vierge ni S. Joseph (2) n'étaient point obligés de le circoncire. Ce n'est pas qu'il fût, en tant qu'homme, incapable de précepte, car il assure lui-même, dans
(1) S. Grégoire, Moral, lib. iv, cap. n. — S. Augustin, de Nuptiis, lib. n, cap. n , et alibi. — Benoît xiv, de Festis , lib. i, cap. i.
(2) Joseph signifie : augmentation. Ce nom fut donné à Joseph l'Egyptien, pareequ'il était le onzième fils de Jacob.
l'Évangile, que son père lui a fait des commandements, et qu'il est très exact à les observer (1). Aussi tous les théologiens à la suite du docteur angélique reconnaissent qu'il avait reçu, entre autres commandements, celui de racheter les hommes et de se livrer à la mort pour leur délivrance, ce qui fait dire à S. Paul « qu'il s'est rendu obéissant «jusqu'à la mort de la croix (2). «Cependant la loi de la circoncision, aussi bien que toute la loi de Moïse, ne l'obligeait aucunement, pareeque, n'ayant été faite que pour préparer les hommes criminels et esclaves du démon au bienfait delà rédemption, elle ne pouvait regarder le Sauveur lui-même, qui n'avait aucune partàleur captivité ni à leurs crimes. Aucune des raisons qui avaient fait établir le précepte de la circoncision ne pouvait lui être appliquée. Il n'en avait pas besoin comme d'une marque et d'un caractère qui le distinguât des infidèles et des Gentils, puisque l'onction de sa divinité et sa filiation naturelle à l'égard de Dieu le distinguaient absolument de tous les autres hommes, et le mettaient dans un ordre infiniment élevé au dessus de toutes les autres créatures. Il n'en avait pas besoin non plus comme d'un sacrement établi pour la rémission du péché originel, puisque non seulement
(1) S. Jean, xh, 49,
(2) S. Paul, Épîlre aux Pldlippiens, h, 8.
il n'avait pas contracté ce péché, mais qu'il était inpeccable par nature, et qu'il était venu au monde pour détruire et exterminer le péché. Il n'en avait pas besoin comme d'un avertissement de travailler à la circoncision spirituelle, puisque, n'ayant rien en soi que de très saint et de très parfait, il n'avait rien qui dût être retranché et circoncis. Enfin il n'avait pas besoin de figurer la circoncision parfaite de la loi nouvelle, puisque sa vie pauvre, pénitente et humiliée, sa mort cruelle et ignominieuse devaient être une leçon si" éloquente et si efficace de toutes les vertus dans lesquelles consiste la circoncision spirituelle.
Cependant il était très convenable qu'il s'assujettît à la loi de la circoncision. Les saints docteurs., et particulièrement S. Épiphane, dans son Traité sur les Hérésies, en rapporte plusieurs raisons très dignes de remarque.... (1)
Pour ce qui regarde le lieu, le ministre et les autres circonstances de la circoncision de notre Seigneur , l'Évangile garde à ce sujet le plus profond silence, sans doute parceque la connaissance de ces particularités n'était pas nécessaire à notre salut. Toutefois on peut conjecturer, avec beaucoup de vraisemblance, que le divin enfant fut
(1) S. Épiphaxe, de Hceres., liv i, chap. xxx. — S. Thomas, par. 3, q. xxxvn, a. i.
circoncis à Bethléem, dans l'étable même où il avait voulu naître et où il demeura encore assez longtemps après sa naissance, selon l'ancienne tradition de l'Église, qui suppose que les mages l'y trouvèrent encore. Ce sentiment paraît d'ailleurs fondé sur l'autorité de S. Épiphane, et confirmé par l'ancien usage où étaient les Juifs de circoncire les enfants dans la maison même de leurs parents (1), et non dans le temple ou dans la synagogue, comme les peintres le supposent quelquefois dans leurs tableaux. Il était également d'usage que les enfants fussent circoncis par leurs parents, et quelquefois par la mère elle-même, comme on le voit par plusieurs exemples de l'ancien Testament (2), ce qui donne lieu de penser que notre Seigneur fut circoncis par sa très sainte mère et par S. Joseph. Il était en effet convenable que la chair de l'agneau sans tache ne fût touchée que par des mains virginales et parfaitement pures, telles qu'étaient celles de Marie et de son chaste époux.
Mais, de toutes les circonstances de la circoncision de notre Seigneur, la principale c'est le nom de Jésus qu'il reçut dans cette cérémonie (3), se-
(1) Genèse, xvn, 23.
(-2) Genèse, xvn, 23.— Exode, îv, 25.— Macchab., i, 63.— Act.t vu, 8.
(3) « Le nom ineffable de Jésus, dit dom Calmet, ou comme
Ion l'ordre que l'ange en avait donné longtemps auparavant, d'abord à Marie, au moment de l'annonciation, puis à S. Joseph, au moment où l'ange lui fit connaître le mystère de l'incarnation. (1)
C'était alors, comme aujourd'hui, la coutume des Juifs de donner le nom aux enfants le jour de leur circoncision, usage vraisemblablement fondé sur l'exemple d' Abraham, à qui Dieu avait donné ce nom en même temps qu'il lui prescrivait la circoncision. Il était d'ailleurs bien convenable d'attendre, pour donner à un enfant le nom qu'il devait avoir dans le peuple de Dieu], qu'il fût associé à ce peuple par la cérémonie instituée pour cela. C'est apparemment par la même raison que l'usage s'est établi, dans l'église chrétienne, de donner le nom aux enfants dans la sainte cérémonie du baptême, où ils deviennent tout à la fois enfants de Dieu etde l'Église, membres du corps mystique de Jésus-Christ et de son peuple privilégié. » (2)
t Dans ce mystère de la circoncision, considérez premièrement l'extrême douleur que la chair si
le prononcent les Juifs Jébosuah ou Josuah, signifie Sauveur, celui qui sauvera. » (Dom Calmet, Dictionnaire de la Bible , article Jesus-Ckrist.)
(1) Genèse, xvh, 5.
(2) Gosselix, Instructions sur les principales fcles de l'Église, n, La Circoncision de notre Seigneur Jésus-Christ.
tendre et si délicate du Sauveur souffrit dans ce nouveau genre de martyre. Elle était si grande, cette douleur, surtout au huitième jour, que souvent elle faisait perdre la vie. Jugez par là combien vous êtes redevables à cet enfant qui commence de si bonne heure à endurer, et à satisfaire pour nos péchés ; au premier jour de sa naissance il versa des larmes, et du sang au huitième , pour nous faire connaître que sa charité ne se lasse point, et que plus il va en avant, plus l'homme lui coûte cher... Faites ici, chrétiens, celte réflexion, que le Fils de Dieu pour travailler à notre salut a commencé assez tard à prêcher; mais qu'il a commencé de bonne heure à souffrir. Il avait trente ans lorqu'il fit ses premières prédications; et il n'a que huit jours, lorsque, par sa circoncision, il commence à faire l'office de rédempteur. Admirons la bonté et la fidélité de cet Homme-Dieu, qui n'étant venu au monde que pour racheter les hommes n'y est pas plus tôt entré qu'il en veut donner des arrhes, versant ce peu de sang par avance, pour assurance des ruisseaux qu'il en doit répandre à l'avenir.
Ce n'est pas sans raison que le Sauveur a voulu que notre salut lui coûtât si cher; il avait dessein de nous faire comprendre combien il nous estimait plus que tout ce qu'il a créé. La création de l'homme ne lui a pas plus coûté que celle de la fourmi : il a tout fait par le seul mouvement de sa volonté,
sans soin et sans travail. Ainsi, s'il a tant fait et tant souffert pour empêcher la perte de l'homme , s'il a voulu être circoncis dès les premiers jours de sa vie, et terminer sa vie par le supplice de la croix, c'était afin que nous sentissions combien il nous aimait; et que, si notre création lui avait été aisée , notre rédemption lui avait infiniment coûté. C'est pour cela que S. Paul assure que nous sommes obligés de sacrifier nos corps et nos âmes à son service, pareequ il nous a achetés bien cher, fi est vrai qu'il pouvait, s'il. eût voulu, nous racheter a moins; mais ce qui suffisait à notre salut ne suffisait pas à son amour, et il ne fallait rien moins pour le satisfaire qu'une vie laborieuse, qui commençât par la douleur, et finit par la mort de la croix. » (1)
« Admirons non seulement cette charité du Verbe incarné, mais encore la parfaite humilité qu'il a voulu faire paraître dans son plus grand éclat dès le commencement de sa vie , pareeque cette vertu est comme la racine de tontes les autres; car pouvait-il s'abaisser davantage, lui qui guérit les pécheurs, que de prendre la ressemblance d'un pécheur; pouvait-il se mettre dans un degré plus bas et plus abject, lui qui est l'innocence
(!) Le P. Aliîacmb, Les Souffrances de noire Seigneur Jésus-Christ. — Ce livre est une traduction,
même, que de vouloir passer pour criminel? L'Agneau sans tache, dit S. Bernard, sans avoir besoin de la circoncision , a voulu être circoncis, et celui qui n'avait pas la marque de la moindre plaie a voulu être traité comme ceux qui sont blessés. L'homme orgueilleux n'en use pas de la sorte; il se fait gloire de ses crimes, et il a honte de s'assujettir aux remèdes. Nous n'avons point de retenue ni de pudeur de commettre ce qui est digne de honte, et nous sommes honteux de recourir aux remèdes de la pénitence qui peut nous laver. Nous sommes méchants par la facilité que nous apportons à nous laisser blesser, et nous sommes encore plus méchants dans la honte que nous avons de laisser traiter nos blessures. Et néanmoins celui qui n'a jamais su ce que c'est que 'pécher n'a pas eu honte de paraître pécheur, et nous voulons pécher continuellement et ne pas passer pour pécheurs et criminels. C'est ainsi que parle S. Bernard. » (1)
« Il semble encore que nous devons à Jésus- Christ une reconnaissance particulière pour avoir porté la peine et le caractère de pécheur dans la circoncision ; car dans les autres mystères de sa vie et de sa mort il paraissait toujours au travers des apparences du péché quelque rayon de la ma-
(1) Le P. Grenade, Méditations sur la vie de noire Seigneur.
jesté qui était cachée en lui. Quand il est né, tremblant et pleurant, comme les autres enfants d'Adam, les anges, les pasteurs, les mages sont venus l'adorer. Quand il fut présenté au temple comme un pécheur, le saint vieillard Siméon et Anne la prophétesse publièrent sa divinité. Lorsqu'il voulut être baptisé dans le Jourdain avec les pécheurs, le Saint-Esprit, qui parut sur lui en forme de colombe, la voix du Père éternel, qui se fit entendre, et S. Jean, qui le baptisa, déclarèrent qu'il était Filsde Dieu. Lorsqu'il se laissa tenter dans le désert, les anges vinrent le servir comme leur seigneur et leur maître ; lorsqu'il était accablé de fatigue, ses miracles faisaient voir sa puissance. Quand il permit qu'on l'arrêtât au Jardin des Oliviers, il renversa d'une seule parole ceux qui étaient venus pour le prendre. Quand il fut attaché sur la croix entre deux larrons, le soleil qui s'obscurcit, la terre qui trembla, le grand cri qu'il poussa lui-même en expirant, le centurion qui le confessa, et le voile du Temple qui fut déchiré, rendirent un témoignage si éclatant de sa divinité que ceux même qui l'avaient crucifié s'en retournaient frappant leur poitrine et reconnaissant qu'il était véritablement Fils de Dieu. Ainsi dans les occasions où il paraissait pécheur il se trouvait toujours quelque chose qui découvrait sa divinité. Il n'y a que la circoncision où il semble s'être oublié lui-même, il n'y
paraît ni anges ni miracles qui puissent faire connaître ce qu'il est , parcequ'il voulait alors goûter dans toute son étendue le plaisir qu'il avait de se voir semblable à nous, et nous obliger par là à nous rendre semblables à lui ; et quoiqu'il ait enduré dans la suite de plus grandes peines, celle-ci ne doit pas nous être moins précieuse, puisqu'il s'y est assujetti pour l'amour de nous jusqu'à oublier entièrement sa propre grandeur. » (1)
Le but de cette suprême humiliation c'était d'attirer sur la personne innocente du Rédempteur tous les châtiments dus au péché.
« Dès lors que Jésus-Christ veut être le sauveur des hommes, dit S. Augustin, il faut qu'il prenne la marque de pécheur, pour pouvoir attirer sur soi les châtiments dus au péché. Pour être parfaitement Sauveur, continue ce Père, il fallait un juste en qui Dieu se plût souverainement et qu'il pût cependant traiter comme pécheur, afin de trouver dans ses souffrances et dans ses humiliations une satisfaction pleine et proportionnée à la majesté d'un Dieu offensé et à la rigueur de sa justice.» (2)
(1) Le P. Alleaume, Souffrances de notre Seigneur Jésus- Christ.
(2) Le P. Croisbt, Exercices de piété ou Année chrétienne, l«r janvier.
Cette obéissance du Fils de Dieu aux décrets de son Père est bien propre à confondre notre amour de l'indépendance et nos résistances perpétuelles aux inspirations de la grâce et aux volontés du ciel.
« Entre plusieurs raisons pourquoi le Fils de Dieu a voulu être circoncis,, arrêtons-nous à celle de S. Thomas, qui croit que c'a a été pour nous engager par son exemple à imiter la vertu de l'obéissance ; car, dit ce saint docteur, celui qui est au dessus de la loi a voulu obéir à la loi, afin que ceux qui en dépendent apprissent à s'y soumettre sans répugnance. Or le Sauveur s'est assujetti à celle de la circoncision, quoiqu'elle fût non seulement très humiliante, mais encore très douloureuse, et qu'elle lui causât encore incomparablement plus de douleur qu'à tous les autres enfants. Or , après un si puissant exemple de l'obéissance , de quel prétexte pouvons-nous nous servir pour nous dispenser d'obéir à la loi de l'Évangile, en voyant un Homme-Dieu s'assujettir à cette ancienne loi, si rude et si pénible. On avoue de bonne foi que la nouvelle est très opposée aux sentiments de la nature ; mais est-ce une raison pour ne nous y pas soumettre ? La loi commande, et ne dispute pas; et quand le Seigneur, dit S. Augustin, nous fait entendre sa voix, soit qu'elle nous ordonne de croire ou de pratiquer ce qui répugne le plus a notre rai-
son ou à nos sens, nous n'avons point d'autre parti à prendre que celui de l'obéissance.
Ah ! dit encore le saint docteur, ne consentonsnous pas tous les jours qu'on nous lie, et qu'on nous fasse sentir la dureté du fer et l'activité du feu, dans l'espérance de mettre fin à une douleur qui nous presse , et de prolonger de quelques années une malheureuse vie qu'on risque de perdre dans une opération cruelle. Ici on ne vous demande qu'une mortification passagère, qui est la circoncision spirituelle, pour jouir d'un bonheur qui ne finira jamais; et on vous menace au contraire que, si vous êtes assez insensés de mépriser la loi du Seigneur, vous souffrirez infailliblement un supplice éternel. Comparez donc un plaisir de peu de durée avec un supplice qui ne finira jamais, et une peine passagère avec une peine éternelle; et jugez si l'on exige trop de vous, de vous assujettir à la loi de l'Évangile, qu'on ne peut nier être contraire à la nature corrompue , en voyant votre Sauveur se soumettre à une loi incomparablement plus rigoureuse. » (1)
« Que fait aujourd'hui le Fils de Dieu? Pour nous apprendre comment nous devons coopérer à l'œuvre de notre salut , il nous propose un moyen aussi divin qu'il est indispensable et nécessaire; savoir, cette mystérieuse, mais réelle circoncision de
(l) De Monmorel, Homélie sur la Circoncision.
l'esprit et du cœur, et il nous eu fait une loi ; car il n'abolit l'ancienne circoncision , ou, pour parler plus exactement, l'ancienne circoncision ne finit en lui que parcequ'il établit la nouvelle ; et, comme dit S. Augustin, il ne prend l'ombre et la figure que parcequ'il apporte la lumière et la vérité. (1) La lumière et la vérité, c'était que nous fussions tous circoncis de cœur, comme les Juifs l'étaient selon la chair. Circoncision du cœur, c'est à dire retranchement des désirs vagues et inutiles, des désirs inquiets et bizarres, des désirs déréglés et immodérés, des désirs charnels et mondains , des désirs criminels et illicites qui naissent dans le cœur et qui le corrompent. Ainsi l'a entendu S. Paul ; et parceque ces pernicieux désirs sont excités en nous par de vains objets qui nous charment, par de faux intérêts qui nous aveuglent, par des occasions dangereuses qui nous entraînent et qui nous pervertissent, cette circoncision du cœur doit être une séparation entière de ces objets, un renoncement parfait à ses intérêts, un éloignement salutaire de ces occasions ; car voilà ce qui nous était figuré par la circoncision judaïque, voilà à quoi Dieu préparait le monde quand il obligeait Abraham et tous ses descendants à se circoncire. Or, le Sauveur
(I) Suscepit umbram allaturus lucem., suscepit figuram daturus veritatem.
nous propose cette circoncision spirituelle comme un moyen indispensablement requis pour le salut; car qu'y a-t-il de plus nécessaire au salut que d'arracher, que d'étouffer, que de mortifier, que de détruire, ce qui est en nous une source et un principe de damnation. » (1)
Après avoir essayé de comprendre la signification de la circoncision, il n'est pas inutile de réfléchir sur le mystère du nom qui fut imposé ce jour-là à l'enfant divin. Écoutez ce qu'en dit S. Bernard dans son XVe sermon sur le Cantique des Cantiques, où il applique au nom du Rédempteur ces paroles de l'épouse à l'époux : «Votre nom est une huile répandue. »
« Pourquoi, dit le saint docteur, ce nom est-il comparé à une huile? Je me persuade que c'est pareeque l'huile à trois qualités principales, qui sont d'éclairer, de nourrir et d'oindre ; elle entretient la flamme, elle nourrit la chair, elle apaise la douleur ; c'est tout a la fois une lumière , un aliment et un remède. Or ces trois choses conviennent parfaitement au saint nom de Jésus : il éclaire lorsqu'on prêche ; il nourrit lorsqu'on le médite; il oint et adoucit les maux quand on l'invoque. D'où pensez-vous, en effet , qu'une si grande et si soudaine lumière delà foi ait éclaté dans le monde,