‹ Histoire de la RédemptionChapitre 18 sur 30 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

PRÉSENTATION DE JÉSUS-CHRIST AD TEMPf.E.

Quarante jours s'étaient écoulés, et le temps des relevailles de Marie était arrivé. Le xMessie apparut pour la première fois au milieu du Temple porté sur les bras de sa mère pour être présenté au Seigneur, et, comme premier né appartenant à Jéhova d'après la loi hébraïque, être racheté du service de la prêtrise (1) moyennant cinq sicles

[l) « Il fallait bien, dit le docteur de Hirscher. que l'enfant fût racheté et ne fût pas assujetti au service du temple. Son ministère ne pouvait consister dans les œuvres qu'on y accomplissait. Il devait remplir de ses travaux les villes et les hameaux d'Israël. Que dis-je? Ne devait-il pas travailler et souffrir pour l'humanité tout entière? Désormais les Juifs ne viendront plus seuls à la montagne sacrée, puisque la sainte Sion se trouvera dans tous les lieux qui compteront de véritables adorateurs de l'Éternel. »

d'argent (1). Le premier né, d'après la coutume patriarcale, était regardé comme le prêtre de la famille. La Vierge, se plaçant à l'entrée orientale du Temple, devant la porte de Nicanor, fut aspergée avec du sang par le célébrant et purifiée ainsi selon le rite mosaïque. Comme elle n'était pas en état de fournir l'agneau exigé des riches (2), elle apporta l'offrande des pauvres, c'est à dire deux tourterelles, dont l'une était destinée au sacrifice d'expiation et l'autre à l'holocauste (3) qu'on offrait pour la mère.

La purification de la mère avait lieu le quarantième jour à la naissance d'un garçon et le quatrevingtième à celle d'une fille. Par conséquent la présentation de Jésus dans le Temple , après sa naissance, eut lieu le jour où la chrétienté célèbre

(1) Le sicle, en hébreu schekel, de schakal, qui signifie peser, est une sorte de monnaie fort en usage chez les Juifs. Le poids en était de quatre drachmes attiques d'argent, ce qui fait de notre monnaie à peu près 1 fr. 54 c.

(2) <t Oblatio locupletioris est agnus: si vero manus ejus non attingeret agnum, obtulit par turturum aut columbarum. Quod si egenus esset, obtulit decimam partem ephae. [Pesikta sotarta, fol. 7, A.)

(3) Holocauste vient d'un mot grec qui signifie entière ment brûlé, pareequ'on brûlait sur l'autel toute la chair des holocaustes, tandis que l'on réservait quelques parties des hosties salutaires et des victimes destinées au sacrifice d'expiation.

encore la fête de la Purification de Marie ou la Chandeleur. (1)

Siiuéon (2) . vieillard vénérable, qui était un juste, attendait avec impatience la délivrance d'Israël. Comme il avait reçu d'en haut l'assurance qu'il n'avait pas à craindre la mort jusqu'à ce qu'il eût vu t'Oint du Seigneur, il vint au Temple poussé par l'impulsion du Saint-Esprit.

Le docteur Sepp croit que ce Siméon est le même que Saméas-le-Juste (3), célèbre par le don de prophétie, puisqu'il avait annoncé en l'an 717 de Rome, à Jérusalem, qu'elle serait conquise par le roi Hircan. Il avait aussi prédit au Sanhédrin (!i) qu'il périrait par la main d'Hérode, con-

(1) L'usage de porter des cierges à la procession et pendant une partie de l'oflice a donné lieu de désigner cette fête sous le nom de Chandeleur (du mot candela, cierge). Le but de cette cérémonie est de témoigner la part que tous les Odèles prennent à la joie de Siméon, au moment où il célébra la lumière des nations et la gloire d'Israël.

(2) Ce mot veut dire obéissant

(3) Qu'U ne faut pas confondre, selon le docteur Sepp, avec Rabbi Siméon, fils de Hillel, et maître de Gamaliel. C'est ce qu'ont fait DomCalmet, Galatin et Léon Allatius. JosC-phe, qui nous fournit les détails rapportés ici sur Saméas le Juste, parie

dans sa Guerre des Juifs d'un Essénien nommé Simon ou Siméon, qui prédit au tétrarque Arcuélaûs les vicissitudes de son existence.

(à) Comme ce mot reparaîtra souvent dans cette histoire, il n'est pas inutile de l'expliquer. On nomme ainsi, d'un mot grec

damnation à laquelle il avait échappé presque seul. Ce que Josèphe nous raconte de ce prophète est tout à fait l'image du Siméon de l'Évangile, et rentre trop évidemment dans l'histoire de la jeunesse de Jésus pour que nous puissions ici le passer sous silence. Jadis membre du Sanhédrin, il était maintenant très avancé en âge : Hérode luimême avait pour sa vertu une grande considération ; car il lui avait prédit son élévation au trône ; il l'honorait en outre à cause du don particulier de prophétie, de son esprit parfaitement juste, mais surtout parcequ'il jouissait de la vénération universelle.

Siméon annonçait hautement dans le Temple et devant tout le peuple que Jésus était le Messie ; et lorsque le divin enfant, âgé de douze ans, enseigna plus tard dans la maison de son père, et confondit par sa supériorité les Scribes et les Anciens du peuple, alors ils devinrent tout pensifs ; car ils se rappelèrent nécessairement le témoignage que le

qui signifie assemblée, une compagnie de soixante-dix sénateurs qui se réunissaient dans une salle du temple de Jérusalem pour y décider les affaires les plus importantes pour la nation. Le président se nommait Nasi ou prince, les membres se nommaient Anciens ou Sénateurs. L'autorité du Sanhédrin était immense. Le roi, le grand-prêtre, les prophètes y étaient soumis. Le droit de juger à mort parait avoir été réservé à cette compagnie. Les Romains le lui enlevèrent trois ans avant la mort de Jésus-Christ.

vieux prophète Siméon, qui était mort depuis peu, lui avait rendu quelques années auparavant Siméon est le premier protecteur considéré qui par une inspiration de la Divinité se soit intéressé au Sauveur nouvellement né. Déjà la naissance de celui qui avait été promis n'était plus un mystère pour lui. Il prit l'enfant dans ses bras, et loua Dieu par ces sublimes accents.

« C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez mourir en paix votre serviteur, selon votre parole.

o Puisque mes yeux ont vu le Sauveur que vous nous donnez,

« Et que vous destinez pour être exposé à la vue de tous les peuples;

« Comme la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d'Israël. »

Et en bénissant Joseph et Marie il prononça ces mots prophétiques :

« Cet enfant est pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs dans Israël , et pour être en butte à la contradiction des hommes. »

« Il ajouta que la douleur descendrait dans l'âme de la mère de cet enfant comme la pointe acérée d'un glaive. A cette lueur inattendue qui jetait une clarté sombre sur la grande destinée du Christ, les ignominies, les souffrances et les agonies de la croix se révélèrent tout à coup à la Vierge sainte. Les paroles sinistres de Siméon lui firent

courber la tête comme un vent d'orage , et son cœur, où se passait une scène muette de martyre , éprouva quelque chose de semblable au contact d'un fer rouge enfoncé lentement dans des chairs vives et saignantes. Mais Marie savait accepter sans murmure tout ce qui lui venait de Dieu ; ses lèvres pâles se posèrent sur ce calice d'absinthe et de fiel; elle l'épuisa jusqu'à la lie, et dit ensuite en dévorant ses larmes : « Seigneur, que votre volonté soit faite! » (1)

De son côté, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser, une prophétesse comme il y eu avait quelquefois dans l'antiquité, ainsi qu'on le voit par l'exemple de Débora; Anne, déjà âgée de près de quatre-vingt-quatre ans, et vénérée de tout le peuple, reconnut le Seigneur, et l'annonça à tous eeux qui dans Jérusalem attendaient la délivrance d'Israël.

De môme que, dans l'hommage rendu au Messie nouvellement né, les Mages représentèrent les païens, les bergers de Bethléem le peuple de Juda, Siméon le Sanhédrin, les tribus d'Israël trouvèrent un représentant dans cette femme illustre. « Et elle parlait de lui à tous ceux qui attendaient à Jérusalem la délivrance d'Israël. » En effet, à la nouvel'e de l'arrivée du Messie et à cause

(1) Orsini, La Vierge, La Purification,

des miracles de sa naissance, un grand nombre de Juifs fidèles s'étaient rendus à Jérusalem de toutes les contrées de la Palestine, attristés qu'ils étaient du dénombrement dont le renouvellement leur semblait annoncer la ruine absolue de la nation. Ils venaient attendre l'apparition du Sauveur, afin de s'attacher à lui, et d'obtenir ainsi leur affranchissement du joug d'Hérode et des Romains. (1)

On trouve encore aux environs de Jérusalem plusieurs traditions qui se rattachent aux faits que nous venons de rapporter ou que nous raconterons plus tard,

« La vallée des Géants, qui se présente d'abord , est située entre le sud et l'occident de Jérusalem. A la naissance de cette vallée, se trouve le monastère de la Sainte-Croix ; sa situation est agréable

()) On trouvera dans les Voyages de Jésus-Christ l'itinéraire de la sainte famille de Bethléem à Jérusalem * La sainte famille partit pour la capitale de la Judée... Sur la route de Bethléem à Jérusalem, qui n'en est éloignée que de six milles ou environ deux lieues, on rencontre aussitôt la vallée des Géants, qui forme une pl.iine bordée en différents endroits par de petites collines, et qui s'étend presque jusqu'à Jérusalem. Ce fut dans cette vallée que David triompha deux fois des Philistins , de ces hommes d'une taille extraordinaire. On montre aussi le champ du prophète Habacuc, doù il fut enlevé par un ange, et transporté à Babylone, au dessus de la Fosse aux Lions dans laquelle Daniel avait été jeté. » (Voyages de Jésus-Christ, ive voyage.)

et son territoire fertile est rempli d'oliviers. Il y a là une église de médiocre grandeur, bâtie par sainte Hélène, et l'on montre la place qu'occupait l'olivier duquel on tient qu'une partie de la croix a été faite (1). La place où était le tronc de l'olivier est remplie par une pierre de marbre qui est au fond d'une petite niche, sous le grand autel, où se trouve une lampe qui brûle continuellement

« Toujours dans la même vallée, à trois quarts de lieue de Jérusalem, on découvre sur un petit tertre un reste de monument appelé la Tour de Siméon ; on croit que c'est un reste de la maison du saint vieillard qui eut le bonheur de recevoir le Fils de Dieu entre ses bras lorsque sa sainte mère le présenta au temple, et qui prononça ce cantique prophétique que S. Luc nous a conservé. On assure qu'il fut persécuté des Juifs, qui lui refusèrent la sépulture.

« Plus loin, au milieu d'un grand chemin, on trouve la citerne des Trois-Rois ou de l'Étoile, parceque ce fut à ce puits que les rois Mages, qui venaient d'Orient et allaient à Jérusalem, perdirent de vue l'étoile qui les conduisait, et qu'à leur sortie de Jérusalem ils retrouvèrent avec une grande joie quand ils eurent repris le chemin de Bethléem, où

(1) Voyez le R, P, de Gébamb, Pèlerinage d Jérusalem, leltre xxxiv.

— 2i9 — elle s'arrêta sur la crèche et disparut. Ce lieu a été honoré d'une petite chapelle dont il ne reste plus que quelques pierres. » (1)

Quels beaux exemples de foi , d'obéissance et d'humilité nous donne la sainte famille dans le mystère de la présentation !

« Marie, pour obéir à la loi, sacrifie jusqu'à son propre honneur, puisqu'en se purifiant elle paraît de même condition que les autres femmes. Ainsi l'éclat de sa virginité est obscurci , de cette virginité dont elle avait été si jalouse dans le mystère <:e l'Incarnation; de cette virginité dont la gloire est de briller au dehors, et de ne pas laisser voir la moindre tache. Elle consent à en perdre la réputation et le nom ; et de toutes les humiliations voilà, j'ose le dire, la plus difficile à soutenir: d'être pure devant Dieu comme le soleil, et de paraître impure aux yeux des hommes. Tel est néanmoins le sacrifice que fait la plus pure de toutes les vierges ; pourquoi? afin de ne pas manquer à la loi. Or cette loi de Dieu ne nous oblige à rien de si humiliant, elle veut que nous paraissions ce que nous sommes ; qu'étant essentiellement soumis au souverain domaine de Dieu nous ne rougissions point des services qu'il exige de nous et des hommages que nous devons lui rendre, sur-

(1) Les Voyages de Jésus-Christ, v* voyage.

tout quêtant véritablement impurs et pécheurs nous n'ayons pas honte des pratiques de la pénitence, qui doivent servir à nous laver, à nous réconcilier, à nous acquitter auprès de la justice divine. Mais que faisons-nous ? par le plus étrange renversement, nous voulons être pécheurs, et paraître justes. Marie abandonne les apparences, pourvu qu'elle soit du reste assurée de conserver le trésor de sa virginité, et vous, souvent peu en peine de la chose même , vous ne cherchez qu'à sauver les apparences. » (1)

« Marie nous donne encore une autre instruction, c'est qu'étant élevée au plus haut degré de grâce qu'une créature puisse posséder elle ne dédaigne pas de s'abaisser à une cérémonie grossière, telle qu'était la purification ordonnée pour les femmes : elle n'affecte pas, pour paraître plus fidèle à Dieu, de prendre des routes plus spirituelles et plus parfaites que les autres femmes, dont elle n'a jamais contracté les souillures. Il n'en est pas de même dans le siècle où nous vivons. Souvent si on est vertueux, c'est pour se distinguer davantage des autres. On laisse les pratiques simples de dévotion au peuple simple ; on se croirait déshonoré d'être dévot comme le peuple ; on croit en donnant moins à la chair qu'on ne saurait

(1) Bourdalous, Sermon sur la Purification,

- 2oi —

trop donner à l'esprit, qui est utile à tout. On se persuade qu'une voie plus épurée est aussi plus excellente ; et cependant on ne s'aperçoit que trop que plus on s'élève par des routes si sublimes, moins on s'avance, parceque l'on tombe d'ordinaire dans le dégoût et la sécheresse, d'où l'on ne se relève pas aisément. Toute la règle de la fidélité d'un chrétien envers son Dieu, c'est la foi ; toute sa pratique, c'est la charité; toute sa consolation, c'est son espérance. Quand un chrétien se règle sur sa foi, il ne cherche rien que de simple, et tout ce qui peut servir à faire briller sa raison, à faire valoir son esprit, n'entre point dans la simplicité de sa foi ; les pratiques les plus vulgaires lui paraissent aussi pures que les plus brillantes lumières des séraphins. Marie, humble dans ses sentiments, ne s'élève point au dessus des autres pour marquer plus de fidélité au Seigneur; car qui n'eût cru que dans cette cérémonie humiliante elle n'eût pas fait un aveu de sa gloire, elle qui en avait donné un témoignage authentique dans son divin cantique chez Zacharie ? Qui n'eût cru qu'elle devait ici soutenir sa gloire, et que sa manière de parler des secrets du Seigneur n'eût pas répondu à son sang et à ses avantages? Cependant Marie ne fait rien connaître de ce qu'elle sait ; elle ne dédaigne pas même d'être instruite par le vieillard S. Siméon : elle écoute avec attention ce qu'il lui dit, comme si elle eût

tout ignoré ; elle ne se presse point à son tour de raconter les grandes choses que le Seigneur a opérées en elle ; et, comme si le cantique de Siméon lui eût appris quelque chose de nouveau, elle se contente d'admirer; elle croit ne devoir rien dire, et elle se tient, comme Joseph, dans le même étonnement que s'ils n'avaient jamais entendu parler de Jésus, leur enfant, dont Siméon leur parlait (1). Mais que l'exemple de Marie a peu d'imitateurs parmi ceux même qui font profession d'être dévots. Il en est peu qui, par une humilité sincère, affectent de savoir peu ce qu'ils savent beaucoup. Il est peu de personnes qui cachent leurs dons et leurs talents pour manifester ceux de leurs frères. On affecte au contraire de savoir beaucoup plus qu'on ne sait; personne ne veut passer pour ignorant ; on se mêle de tout, et l'on veut tout régler, sans connaissance. »

Marie condamne donc par son exemple « cette vaine sagesse trop attentive à ses propres lumières et toujours ingénieuse à former des obstacles et des inconvénients aux desseins de Dieu ; cette vaine gloire qui n'écoute que soi, cette délicatesse de la chair découragée par les maux qu'il faut souffrir et qui font que l'homme préfère ses

(1) Et erant pater ejus et mater mirantes super bis quse dicebantur de illo,

penchants à son devoir. La fidélité de Marie est exempte de ces" défauts : docile pour tout ce que la loi lui prescrit, elle ne raisonne point ; généreuse dans les adversités, elle ne se décourage point. Marie ne pouvait-elle pas, dit S. Bernard, apporter, pour se dispenser de la loi des Juifs, des raisons très sensibles, tirées d'elle, qui était plus pure par son enfantement, tirées de son fils, qui par cette soumission honteuse semblait être dégradé ? Ces raisons sont fortes pour dispenser Marie de la loi; mais elle ne les oppose pas. Elle avait appris dans la ville de Nazareth que pour être fidèle à Dieu il ne faut pas raisonner ; que l'obéissance doit l'emporter sur toutes les raisons ; que les ordres du ciel laissent toujours des ténèbres dans l'exécution pour conserver aux fidèles le mérite de la soumission, et qu'il y a un œil de scandale dans l'esprit qu'il faut rejeter et dont il ne faut pas suivre le choix. Elle se souvient qu'il faut croire avec simplicité dans les choses de Dieu, et avec ces sentiments elle adore dans le secret de son cœur les desseins du Dieu dont elle ignore peut-être les démarches. » (l) Cette obéissance est si dévouée et si complète qu'elle n'hésite même pas, malgré les déchirements de son cœur maternel, à offrir son fils luimême comme la victime qui doit sauver le monde.

(I) AÎASsaio».

« Le fils qu'elle aimait de l'amoitr le plus tendre, ce fils qu'elle avait conçu par miracle, ce fils en qui elle possédait tous les trésors, elle l'offre dans le temple de Jérusalem. Mais elle l'offre de la manière la plus héroïque, sans condition et sans réserve, sachant les ordres rigoureux que le ciel a portés, et qui doivent un jour s'exécuter dans la personne de ce divin enfant ; consentant déjà qu'il soit la victime et le prix de la rédemption des hommes ; renonçant pour cela à tous les sentiments de son cœur ; et, par un dernier effort de la plus généreuse et de la plus rigoureuse obéissance, voulant hlen que ce fils ne soit plus à elle qu'avec le triste mais indispensable engagement de le voir, dans la suite des années, immoler sur la croix. Voilà ce qu'il en a coûté à Marie pour accomplir la loi. Or est-ce là ce qu'il nous en doit coûter à nous-mêmes. Il est vrai, pour obéir à la loi de Dieu, il nous en doit quelquefois coûter le sacrifice de ce que nous avons de plus cher; mais, confessons-le de bonne foi, et ne nous déguisons rien à nous-mêmes, ce que nous avons alors de plus cher est-il assez considérable pour le faire tant valoir à Dieu ? Quelque cher qu'il nous soit, du moment qu'il répugne à la loi de Dieu, n'est-ce pas ce qui nous trouble ? N'est-ce pas ce qui nous dérègle? N'est-ce pas ce qui nous corrompt ? N'est-ce pas ce qui nous décrie ? Enfin n'est-ce pas ce qui nous

damne? Si la loi de Dieu nous retranche un mal aussi pernicieux que celui-là, avons-nous sujet de nous en plaindre ; et la sainte violence qu'elle nous fait en nous obligeant à un renoncement si salutaire doit-elle passer pour un excès de rigueur? Prenez-garde, s'il vous plait, ceci mérite une réflexion particulière. Dans cette sainte solennité, Dieu nous dit comme à Marie, ou, si vous voulez, comme à Abraham : (1) « Sacrifie-moi ce premierné, » c'est à dire cette passion dominante qui est dans ton cœur. Cela nous semble dur ; mais en même temps, faisant un retour sur nous-mêmes, nous sommes contraints d'avouer que cette passion dominante est par exemple un attachement honteux qui nous déshonore, un esclavage des sens qui nous abrutit, une loi de péché qui nous captive et qui nous tyrannise. Mais en même temps nous sommes forcés de reconnaître que cet attachement dont nous nous faisons une passion n'est qu'une fascination d'esprit, qu'un ensorcellement du cœur, qu'une source d'égarements dans notre conduite et de dérèglements dans nos affections et dans nos actions. » (2) Que de si grands exemples ne restent pas inutiles

(i) Toile unigenitum tuum quem diligis, étoffer illum milii in holocaustum.

(2) Boirdalocb, Sermon sur la Purification.

— -2o6 — pour nous; qu'ils nous apprennent a nous offrir sans cesse à Dieu avec Jésus par les mains de Marie.

« Si je m'offrais seulement moi-même, et si je m'offrais sans lui, je vous ferais, Seigneur, une offrande bien misérable ; mais quand votre Fils me présente à vous, Seigneur, pouvez-vous ne pas agréer ce que vous présente une telle main? Quand j'ai l'avantage d'être joint à lui; quand nous ne faisons et nous ne sommes lui et moi qu'une même offrande, pouvez-vous le recevoir et me rebuter? Vous l'aimez trop pour ne pas aimer ce qu'il aime, et je lui suis trop cher pour vous être indifférent. » (1)

« Le Père Éternel a voulu que son Fils lui fût offert par les mains de Marie. Une si pure et si précieuse victime ne devait pas être offerte par d'autres mains. Jamais oblation plus agréable. Voulonsnous que Dieu accepte celles que nous lui faisons, offrons-les-lui par les mains de la sainte Vierge.» (2)

Les deux saints personnages qui paraissent dans le Temple à côté de Marie doivent nous apprendre, comme la bienheureuse Mère de Dieu, à vivre de la foi et à la prendre pour règle infaillible de toutes nos pensées et de toutes nos actions.

(1) Le P. Valois, OKiwrcs spirituelles, iv.

(2) Le P. Gkoiset, lirereiecs de pietc.

« Les grâces abondantes que reçoivent aujourd'hui S. Siméon et sainte Anne sont la récompense de cette foi vive qui les animait depuis si longtemps, et qui leur faisait attendre avec une ferme confiance le salut d'Israël. Cet esprit de foi les faisait soupirer sans cesse après la venue du Messie promis à leurs pères. C'est dans cet esprit qu'ils allaient habituellement au Temple, où ils s'efforçaient, comme tous les justes de l'ancien Testament de hâter par .les vœux les plus ardents les moments de la divine miséricorde. A leur exemple appliquons-nous désormais à ne vivre que de la foi, à envisager dans cette divine lumière toutes les choses de la terre, à ne plus soupirer que pour Jésus-Christ, à regarder tout le reste comme indigne de nos regards et de nos affections. Allons habituellement à l'église dans cet esprit, non par coutume et par habitude, mais comme le saint vieillard Siméon « par le mouvement de l'esprit de Dieu ; » allons-y pour adorer Jésus-Christ, le reconnaître comme notre Sauveur, notre Pontife et notre victime, pour nous offrir par lui et avec lui â son Père ; et toutes les fois que nous avons le bonheur de le recevoir dans la sainte Eucharistie entrons dans les sentiments de joie, d'amour et de reconnaissance dont âIe saint vieillard fut pénétré en tenant le divin enfant entre ses bras ; répétons avec lui le cantique Nunc dtmittU , nous détachant

comme lui des choses présentes, et soupirant comme lui après l'heureux moment qui nous réunira pour toujours à notre Sauveur. » (1)

« Voyez, disait la pieuse fille de Phanuel à tous les hommes justes qui avaient gardé la foi et l'espérance de leurs ancêtres ; voyez cet enfant que porte et qu'allaite une femme! Que le sacrifice expiatoire offert pour lui ne vous scandalise pas ! que sa faiblesse ne vous étonne pas! Celui-là même qui ne peut marcher, et dont la bouche ne peut prononcer une parole, celui-là est le Verbe de Dieu : il a fait les siècles ; il a affermi la terre sur ses bases; il a étendu sur nos têtes la voûte des cieux ; il a guidé, il a délivré nos pères. C'est lui qu'appelaient les prophètes lorsqu'ils disaient : Excitez, Seigneur, votre puissance et venez (2) ! C'est lui-môme qui m'inspire de parler de lui de la sorte ; car les temps sont arrivés dont le Seigneur avait dit : Je répandrai mon esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront. » (3)

« Semblable à Anne la prophétesse, l'Église, veuve de son céleste époux, passe dans la prière et la tristesse les jours qui lui restent à achever sur

(0 Gosselin, Instruction sur les fêtes, la Présentation de notre Seigneur.

(2) Excita, Domine, potentiam tuam, et veni (Psal. lxxix, 3.)

(3) Effundam spiritum meum super omnem carnem, et prophetizabunt filii vestri et filiae vestrrc. (Joël, ii, 28.)

cette terre. Séparée de son bien-aimé, aspiraDt après l'éternelle réunion qui doit combler tous ses désirs, elle n'a qu'une consolation ; c'est de parler sans cesse de cet enfant de salut à tous les justes qui conservent la foi ; c'est d'annoncer à tous et partout le nom de Jésus (1), c'est de s'entretenir sans cesse de celui qui est tout son espoir. » (2)

(1) Loquebatur de illo omnibus.

('?.) LiuoiPHff-LE-CuAKTiiELX, Vie de notre Seigneur Jésus- Christ, Purification.

Page 1