LA VISITATION
Que va faire maintenant la Vierge? quelle source infinie de joie remplit son âme céleste ? Ali ! si elle avait quelqu'un à qui elle pût la communiquer, avec qui elle pût se réjouir ! Elle s'empresse d'aller trouver sa parente, dont l'ange lui a parlé. Celle-ci doit aussi avoir déjà éprouvé d'une façon merveilleuse le pouvoir et la grâce de Dieu. Elle se met en route, et se rend au milieu des montagnes où habitaient Zacharie et Elisabeth.
L'évangéliste dit que Marie se hâta d'arriver au terme de son voyage ; car il n'était pas permis à une jeune fille des Hébreux de marcher lentement, ou de s'arrêter sur les places publiques. Comme elle se proposait d'aller dans une ville de la tribu
de Juda (1), le plus court chemin était par dessus les monts d'Éphraïm (2). En suivant la route qui passe sur cette montagne on aperçoit la mer, qui baigne Joppé, et les vaisseaux qui se dirigent vers ce port. S. Luc veut nous faire comprendre que la sainte Vierge ne prenait pas la grande route, mais au contraire les rudes sentiers de traverse faits pour les piétons, et qu'elle évitait ainsi la foule.
D'après la plupart des savants, le lieu où elle allait en toute hâte visiter ses parents, c'était Hébron (3), l'antique ville sacerdotale de la tribu
(1) Voyez les cartes qui accompagnent l'ouvrage de Rohr. — Nous avons reproduit l'itinéraire tracé par le docteur Sepp, qui a du reste adopté l'opinion la plus générale.
(2) «Au centre de la | Judée, dit le docteur Rohr, s'élèvent en nombreuses ramifications les montagnes d'Israël ou d'Ephraïm, ainsi appelées parcequ'elles sont situées sur le territoire de l'ancienne tribu d'Ephraïm. Elles comprennent toute la chaîne qui, partant de l'extrémité méridionale du Carmel, s'étend depuis la plaine d'Esdrelon ou de Jesrael jusqu'à Jérusalem et Jéricho (la ville des palmiers). On y remarque les hauteurs isolées de Garisim , d'Ebal, de Silo et de la Quarantaine (Montagne de la Tentation). » (Rohr, La Judée au temps de Jésus-Christ, (loup d'œil général sur le pays.)
(3) Cette opinion a pour elle les plus graves autorités. Il nous suflira de citer celles de Tillesio.xt, du docteur Sepp et du P. Pezron dans son savant ouvrage l'Histoire évangélique confirmée par la romaine et la judaïque. Le docteur Rohr croit que cette ville était Jutta ou Jutha. (Voyez Rohr, la Judée au temps de Jésus Christ.) L'Évangile ne nomme point la ville,
de Juda, dans les Alpes de la Judée, située au sud de Jérusalem, et à vingt-cinq lieues environ de Nazareth (1). Hébron avait été bâtie sept ans avant Zoan ou Tanis en Egypte, et d'après Josèphe avant Memphis ; les orientaux l'appellent aussi Kiriath-
(1) a Hébron n'est remarquable que par le séjour qu'y fit Abraham et la résidence qu'y avait David. Au sud-est d'Hébrm était Jutta, ancienne ville sacerdotale, d (Rohr,) la Judée au temps de Jésus-Christ, traduction Cottard, Coup d'œil général sur le pays.) Nous trouvons encore quelques détails dans une publication récente. — « En traversant, au midi, la chaîne de montagnes qui constitue la limite des terres d'Édom, on arrive devant Hébron, qui, placée au fond de la vallée, au détour d'une montagne et ù peu de distance de la mer Morte, offre un aspect des plus inattendus. Chaque colline de cette partie du pays paraît avoir été couronnée d'une ville ; mais ces villes sont presque toutes en ruines, et les vallées sont loin d'être régulièrement cultivées. A certaines époques de l'année, la plupart des populations de ces contrées émigrent avec leurs troupeaux, et vont se réfugier dans les montagnes. Dans le principe, Hébron fut nommée Karyath-Arba. Elle fut appelée également Mamré, et c'e^t de ses environs que Jacob et ses fils partirent pour aller demeurer en Egypte avec Joseph... Aujourd'hui le commerce d' Hébron consiste eu verroteries, en lampes de verre et en anneaux de même matière, que les femmes portent en guise de bracelets. Les monuments d'Hébron sont très peu nombreux ; mais, en revanche, les légendes pieuses y fourmillent. C'est là qu'on montre au pèlerin et au curieux le village de la sainte Vierge, où, dit-on, la sainte famille se reposa pendant sa fuite en Egypte. C'est là aussi qu'on voit un vieux chêne qui porte le nom d'Arbre d'Abraham. » (Le Livre d'or des familles ou la Terre-Sainte illustrée, Hébron.)
Arba, ou la ville des quatre hommes (1), pareeque, d'après la légende, les quatre patriarches Adam, Abraham, Isaac et Jacob y sont enterrés, ainsi que leurs femmes Eve, Sara, Rebecca et Lia. Selon d'autres, Marie se rendit à Jutha, petite ville à côté d'Hébron, et dans le voisinage du bois de Mambré, où Abraham avait vu les trois anges, et qui était entièrement habitée par des familles de prêtres. D'autres écrivains affirment enfin que la demeure de Zacharie était dans la ville d'Ain ou d'Aen (2). Les parents de la sainte Vierge élaient déjà morts ; c'est pourquoi, surprise par l'apparition de Gabriel, elle se hâtait d'aller chez ceux qui tenaient la place de son père et de sa mère, pour leur révéler la prophétie de l'ange et leur confier les laveurs qu'elle recevait du Ciel.
Elle arriva donc près d'Elisabeth, autre Sara qui, bénie de Dieu dans son âge avancé, était grosse depuis six mois. Elle entra dans la maison de ses parents, et voilà qu'au moment où elle salua Elisabeth celle-ci fut remplie du Saint-Esprit, et, éclairée par lui, s'écria : « D'où me vient donc cet honneur que la mère de mon Seigneur vienne vers
(1) Cette étymologie, qui est celle du docteur Sepp, n'est pas donnée par tous les auteurs. Les Arabes appellent aujourd'hui Hébron : Charnu*, ou la Bien-Aimce, à cause d'Abraham, CAmi de Dieu.
[2) Voyez Voyages de Jésus-Christ.
moi ? Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de votre sein est béni. Que vous êtes heureuse d'avoir cru, parceque ce qui vous a été dit de la part du Seigneur s'accomplira. » La Vierge trouve donc sa parente dans l'état que l'ange lui avait annoncé. Cette circonstance, bien quelle n'en ait point douté, met le comble à son ravissement. La promesse de l'ange inonde alors son âme du sentiment d'un bonheur infini : elle possède une ineffable certitude de l'accomplissement en elle des paroles de Gabriel, et la sainte joie qui la remplit lui inspire l'hymne sublime de la reconnaissance :
« Mon âme glorifie le Seigneur,
« Et mon esprit est ravi de joie en Dieu, mon Sauveur,
« Parcequ'il a regardé la bassesse de sa servante; et désormais je serai appelée bienheureuse dans la succession de tous les siècles.
a Car il a fait en moi de grandes choses, lui qui est tout puissant et de qui le nom est saint.
« Sa miséricorde se répand d'âge en âge sur ceux qui le craignent.
« Il a déployé la force de son bras. Il a dissipé ceux qui s'élevaient d'orgueil dans les pensées de leur cœur. (1)
(1) la Ynlfrate dit : L'esprit de leur eœur.
« Il a arraché les grands de leurs trônes, et il a élevé les petits.
« Il a rempli de biens ceux qui étaient affamés, et il a renvoyé vides ceux qui étaient riches.
« S'étant souvenu de sa miséricorde, il a pris en sa protection Israël, son serviteur,
« Selon la promesse qu'il a faite à nos pères, à Abraham et à sa race pour toujours. » (1)
« La première chose que je remarque dans la conduite de Marie, c'est cette humilité profonde qui, lui fermant les yeux a toutes les considérations qui pouvaient l'arrêter, fait qu'elle prévient Elisabeth, et qu'elle va la chercher au travers des
(1) Nous avons donné pour le Magnificat comme pour le Dencdictas la traduction de Sacy. M. l'abbé Orsini dit a propos du premier de ces cantiques: « Que Marie se soit initiée pendant ses veilles solitaires aux hautes conceptions des voyants d'Israël, ou qu'elle ait reçu de l'Esprit sanctificateur, qui l'avait si richement douée, un souffle d'inspiration poétique, semblable aux brises harmonieuses qui effleuraient la harpe éolienne de David, toujours est-il qu'on ne peut refuser à la jeune prophétesse, qui dota la nouvelle loi de son plus beau cantique, d'avoir connu les plus suaves et les plus nobles inspirations du génie. A part ce qui en fait, pour nous autres chrétiens, une chose sacrée, le Magnificat serait encore chez tous les peuples une composition poétique du premier ordre. Certainement Marie alliait à une sainteté sans égale des talents de l'ordre le plus élevé ; l'arche vivante qui devait enfermer le Sauveur du monde ne pouvait être trop ornée. Quand la lumière veut se condenser, disent les Orientaux, elle prend l'escarboucle pour tabernacle. »
montagnes avec empressement (1). N'attendez pas, chrétiens, que la grandeur ineffable de la dignité où elle vient d'être élevée lui fasse prendre des précautions et des mesures pour en soutenir l'éclat; qu'elle craigne d'exposer la mère d'un Dieu aux fatigues et aux embarras d'un voyage long et difficile ; vains et frivoles prétextes dont la prudence de la chair s'efforce de colorer son orgueil, vous ne trouvâtes jamais d'entrée dans l'âme de Marie : hommes du siècle, disputez entre vous de vos rangs et de vos prééminences, donnez à tous les raffinements de votre vanité les couleurs spécieuses de la bienséance; efforcez-vous de ne paraître jamais aux yeux des hommes qu'en un état qui flatte votre orgueil, et, vous retranchant dans votre propre grandeur, tâchez d'en grossir l'idée dans l'esprit des peuples. Telles sont les maximes extravagantes du monde. Marie agit bien par d'autres motifs : les raisons qui semblaient l'arrêter la pressent de partir; bien loin d'attendre qu'on lui vienne rendre les hommages dus à la mère d'un Dieu, c'est dans cette qualité qu'elle se hâte de visiter sa parente, et la mère du Sauveur prévient la mère de S. Jean, pour la visiter dans le même esprit que Jésus- Christ un jour préviendra S. Jean pour en être baptisé. Sa charité officieuse augmente l'ardeur de
(1) Abiit in montana cum fcstinationc.
son zèle ; elle part sans retardement, elle marche sans relâche, elle entre dans la maison d'Elisabeth, elle la salue avec autant d'affection que d'humilité et la remplit de joie et de surprise. » (1)
Le voyage empressé de Marie fait honneur à sa charité autant qu'à son humilité.
t On peut bien dire que la sainte Vierge, par sa course à travers les montagnes de la Judée, nous marque qu'une âme remplie de Dieu a pour ainsi parler des ailes pour voler dans les voies de Dieu, et pour passer par dessus toutes les difficultés qui s'y rencontrent : car il est vrai que les pratiques héroïques des grandes vertus sont des montagnes qui paraissent affreuses aux âmes lâches, qui sont plus abattues par le poids de la nature qui les entraîne vers la terre qu'elles ne sont élevées par l'esprit de Dieu vers le ciel. Nous avons de la peine de vaincre ces difficultés, et il faut avouer que mortifier ses plus ardents désirs, et renoncer à ses plus tendres affections, c'est une montagne difficile à monter. J'avoue que pratiquer une obéissance aveugle, et renoncer a son propre jugement, pour se soumettre à celui d'un autre, est difficile à la nature corrompue; aimer l'humiliation, se plaire dans les mépris, embrasser la croix, pour imiter
(1) Essais de panégyriques, Visitation. L'auteur de cet ouvrage ne nous est pas connu.
Jésus-Christ méprisé et souffrant, est une montagne qui paraît inaccessible. Qui peut nier que de s'attacher aux. pratiques d'une pénitence austère ne soit rude aux sens, et que cette route ne soit difficile; car combien en voit-on de ceux même que Dieu prévient d'une abondance de grâces qui demeurent en chemin, et qui manquent de courage? Mais depuis que l'Esprit de Dieu a pris possession d'une âme, il l' élève au dessus d'elle-même ; rien ne la tient plus, ni la faiblesse de la nature, ni les difficultés de la vertu, ni les obstacles du dehors ; elle passe par dessus tout, et rien n'est capable de l'arrêter ; parceque tout lui paraît un chemin aplani (1). Une âme poussée par l'esprit de Dieu a plutôt surmonté les difficultés qu'elle ne les a considérées. » (2)
L'exemple de la sainte Vierge et son charitable empressement ne doivent-ils pas nous exciter à chercher et à visiter les personnes qui ont besoin de notre secours ?
« Combien d'honnêtes familles réduites aux dernières extrémités, parcequ' elles ignorent le moyen de s'attirer des aumônes, ou que la honte les empêche de les mettre en usage ? Combien de veuves
(1) Erunt prava in directa et aspera in vias planas.
(2) Le P. d'Argentan, Conférence sur la Visitation de lu sainte Vierge,
102 — opprimées qui détrempent leur pain de leurs larmes, et qui voient le peu de bien qui leur reste en proie à l'avarice et à l'ambition, parcequ'elles manquent de conseils pour se conduire ou de support pour se défendre ? Combien de malades, cachés dans ces retraites pauvres où leurs infirmités les arrêtent, ne peuvent môme avoir la triste consolation d'émouvoir la compassion des fidèles par la vue de leurs souffrances, qui sont inconnues, et qui, dans le déplorable état où ils sont réduits, ne peuvent attendre de secours que des visites charitables des gens de bien. Mais, me direz-vous, je ne connais point ces misérables dont vous me parlez : c'est ce qui vous rend coupable de ne les point connaître; c'est ce qui fait voir votre oubli et votre insensibilité, puisque, bien loin de les visiter et de les secourir, vous ne pensez pas même à vous en informer. Car enfin, en quelque lieu que vous soyez, ne doutez pas qu'il y ait des personnes ou malades, ou opprimées, ou indigentes; et cette connaissance générale vous suffit pour vous obliger à vous informer de leurs maladies, de leurs besoins, de leurs peines, et pour y remédier autant qu'il est en votre pouvoir. Si vous étiez un véritable membre de l'Église, vous compatiriez aux peines des autres membres affligés ; vous entendriez du fond des cachots obscurs les murmures et les blasphèmes de ces malheureux qui détestent une
vie que votre insensibilité leur rend plus odieuse que la mort qui les menace; vous seriez touché des cris perçants et douloureux de ces enfants qui demandent du pain à une mère désolée qui n'en a point à leur donner; mais votre peu de charité vous ferme l'oreille à tout cela, et, bien loin de porter vos esprits sur des objets capables de vous attendrir, vous écartez avec soin tout ce qui pourrait vous arracher des sentiments de compassion. » (1)
Gardons-nous de penser que la conversation de Marie et d'Elisabeth ait été un échange de ces misérables flatteries si ordinaires dans les visites mondaines.
i Au contraire, elles semblent disputer entre elles à qui s'humiliera davantage; rime se reconnaît indigne d'être visitée par la mère d'un Dieu ; l'autre ne trouve rien en elle qui puisse attirer le Verbe dans son sein, que son néant. Leur entretien n'est qu'une communication des grâces et des vertus dont elles sont remplies: et Marie, tout élevée qu'elle est au dessus d'Elisabeth, ne veut avoir d'autre avantage sur elle que celui d'être la plus humble, la plus modeste. Que notre conduite est différente de celle-là dans nos visites et nos conversations !
a Concluons de là qu'on ne peut assez blâmer
(1) Essais de panégyriques, La Visitation.
toutes ces visites que l'on se rend pour perdre le temps à jouer, à médire, à se corrompre le cœur ; tantôt par les louanges séduisantes qu'on se donne, et tantôt en établissant comme certaines des maximes empoisonnées, qui ne tendent qu'à fortifier les passions et à établir le règne du démon : car n'eslil pas vrai qu'on ne sort jamais de ces sortes de compagnies que plus plein de l'esprit du monde et plus vide de celui de Dieu. Si la charité y a si peu de part, l'humilité y en a encore bien moins. Ce qui paraît dans ces avantages mutuels qu'on se donne, dans ces louanges qu'on recherche adroitement, etc..
« La louange vraie ou fausse a pour nous tant d'appas que si on trouve des personnes assez modestes pour ne point la rechercher, il n'en est presque point qui soient insensibles à celle qu'on leur donne volontairement ; et, quoique nous nous en témoignions quelquefois indignes, par la rougeur qui nous monte au visage, notre Ame, dit S. Jérôme, ne laisse pas de se repaître au dedans de la joie de se voir loué. Or, comme rien n'est plus capable de nous corrompre le cœur que la complaisance secrète que nous retirons de la louange, pour nous préserver de cette contagion, si générale, par une diversion qui nous empêche de nous y appliquer, tantôt nous devons rentrer en nous-mêmes pour nous convaincre que, n'ayant de notre propre fonds
que la faiblesse et le péché, les louanges qu'on nous donne sont plus propres à nous confondre qu'à nous élever ; et tantôt, quand elles sont véritables, nous devons, à l'exemple de la sainte Vierge, nous retourner vers Dieu, et lui renvoyer toute la gloire qu'on nous donne, puisque c'est de lui que nous tenons ce qui nous l'attire. Alors il faut nous écrier avec les sentiments d'une parfaite reconnaissance : « Mon «âme glorifie le Seigneur , et mon « esprit est ravi de joie en Dieu mon Sauveur. » Rapporter tout à Dieu, pareeque tout vient de lui ; ne se réjouir qu'en lui, pareeque tout doit retourner à lui ; voilà les importantes instructions que nous devons retirer des paroles du cantique de la sainte Vierge. » (1)
(1) De Mosmorel.