CHAPITRE IV
NAISSANCE DU PRÉCUUSEOR.
Marie demeura avec Elisabeth environ trois mois, et elle s'en retourna ensuite à Nazareth. Cependant le temps des couches d'Elisabeth arriva bientôt, et elle mit au monde un fils. L'enfant fut circoncis le huitième jour, et les parents et les voisins voulaient lui donner le nom de son père. La mère répondit : Non, on l'appellera Jean. Mais , lui dirent-ils, il n'est personne de votre famille qui porte ce nom. Alors ils interrogèrent le père par signes, afin de savoir comment il voulait qu'on le nommât. Zacharie demanda des tablettes , écrivit, et s'écria subitement : Jean est le nom qu'il doit avoir ! Tous s'étonnèrent de ce que la langue lui avait été rendue a l'instant, et disaient : Le doigt
du Seigneur est là ; que deviendra donc un jour cet enfant? Zacharie, son père, se mit à louer Dieu, et ayant été rempli.' du Saint-Esprit il prophétisa la destinée de l'enfant en accents magnifiques:
« Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, de ce qu'il a visité et racheté son peuple;
« De ce qu'il nous a suscité un puissant Sauveur dans la maison de son serviteur David :
« Selon qu'il avait promis par la bouche de ses saints prophètes, qui ont été dans tous les siècles passés ;
« De nous délivrer de nos ennemis et des mains de ceux qui nous haïssent ;
« Pour exercer sa miséricorde envers nos pères, et se souvenir de son alliance sainte ;
« Selon qu'il a juré à Abraham, notre père, qu'il nous ferait cette grâce ;
« Qu'étant délivrés de nos ennemis nous le servirions sans crainte;
« Dans la sainteté et dans la justice, nous tenant en sa présence tous les jours de notre vie; « Et vous, petit enfant, vous serez appelé le prophète du Très-Haut : car vous marcherez devant la face du Seigneur pour lui préparer ses voies :
« Pour donner à son peuple la connaissance du salut , afin qu'il obtienne la rémission de ses péchés ;
« Par les entrailles de la miséricorde de noire Dieu, qui a fait que ce soleil levant nous est venu d'en haut;
a Pour éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort, et pour conduire nos pieds dans le chemin de la paix. » (1)
« Jean, dit Ludolphe-le-Chartreux, annoncera le Sauveur à la race d'Israël par ses paroles et plus encore par la ressemblance de sa vie pauvre et pénitente, par la conformité de sa doctrine et de sa prédication, douce envers les pauvres, terrible envers les hypocrites et les riches. Montrant le Messie, il donnera à la génération actuelle cette claire intelligence des Écritures qui illuminait les patriarches; il la soumettra à l'obéissance de la foi: il la préparera par le baptême de l'eau au baptême de l'esprit : prophète en action, il rendra le peuple capable de comprendre la consommation dont il sera le témoin, et de recevoir la loi de l'Évangile ; car la loi mosaïque n'a amené nulle chose à sa perfection, et la nation juive n'est que l'ébauche de la nation des chrétiens. » (2)
Il arriva donc ainsi que l'ange l'avait dit au père, ainsi que le père avait prophétisé de l'enfant.
(1) S. Luc, i, 68-80.
(1) Li;dolphe-le-Chartreux , vie de notre Seigneur Jésus- Christ, y-rome^sp de l'ange à Zacliaric.
Il grandit ; son intelligence se fortifia, et il se retira dans le désert. Le monde et ses vanités n'eurent aucune prise sur sa belle âme ; il se sentait à l'aise au milieu des solitudes, et là son esprit n'était occupé que des moyens de retirer le peuple du péché, et de l'amener repentant aux pieds de son Sauveur et du libérateur du monde. (1)
« Ce que Dieu a fait pour cet enfant, dit Bossuet, est inouï. Celui qui dès le sein de sa mère avait commencé à éclairer S. Jean-Baptiste, et à le remplir de son Saint-Esprit, se saisit de lui dès son enfance; et il paraît que dès lors il se retira dans le désert sans qu'on puisse dire à quel âge. Que ne faut-il penser d'un jeune enfant qu'on voit tout d'un coup après le grand éclat que fit sa naissance miraculeuse disparaître de la maison de son père, pour être seul avec Dieu, et Dieu avec lui ! Loin du commerce des hommes, il n'en avait aucun qu'avec le ciel ; il se retire de si bonne heure d'une maison sainte, d'une maison sacerdotale, d'avec des parents d'une sainteté si éminente, élevés au rang des prophètes, dont il devait être la consolation ; mais les saints n'en ont point d'autre que de tout sacrifier à Dieu.
(i) Voyez S. Luc, i, 80. — On trouvera une description du désert habité par S. Jean dans A. db Lamartine, Voyage en Orient, i, All-419. — Pocjoiîlat, Correspondance d'Orientt, v, 223. — Ces deux écrivains sont du reste peu d'accord,
« Qui n'admirerait cette profonde retraite de S. Jean-Baptiste? Que ne lui disait pas ce Dieu qui était en lui, et pour qui dès son enfance il quittait tout? Que ne lui disait-il point dans ce silence où il se mettait pour n'écouter que lui seul? » La langue, » dit S. Jacques, « est la source de toute iniquité. » Qui veut fuir le péché doit fuir la conversation. Ce fut l'esprit de S. Jean-Baptiste qui s'est perpétué dans les solitaires. Une voix fut portée à S. Arsène : « Fuis les hommes, » oui, si tu veux fuir le péché, et ne pécher point en ta langue. Mais à qui cette parole a-t-elle été dite plutôt qu'à S. Jean-Baptiste, pressé au dedans par le Saint-Esprit à se retirer dès son enfance dans le désert?
« Tout le reste suivit. Cet homme dès son enfance, d'une retraite et d'un silence si prodigieux, mène une vie si étonnante; n'ayant pour tout habit qu'un rude cilice de poils de chameau ; une ceinture aussi affreuse sur ses reins ; pour toute nourriture des sauterelles , sans qu'on explique comment il les rendait propres à sustenter sa vie, « et du miel sauvage; » et dans sa soif de l'eau pure. Le désert lui fournissait tout ; et sans rien emprunter des villes et des bourgades, il n'eut aucune société avec les hommes mauvais, dont il venait reprendre les vices, et réprimer les scandales.
«Cette vie rude et rigoureuse n'était pas inconnue
dans l'ancienne loi (1). On y voit dans les prophètes les Nazaréens qui ne buvaient point de vin. On y voit dans Jérémie les Réchabites qui, non contents de se priver de cette liqueur, ne labouraient ni ne semaient, ni ne cultivaient la vigne, ni ne bâtissaient de maisons, mais habitaient dans des tentes. Le Seigneur les loue par son prophète Jérémie d'avoir été fidèles au commandement de leur père Jonadab, et leur promet en récompense que leur institut ne cesserait jamais. Les Esséens du temps même du Sauveur en tenaient beaucoup. La vie prophétique qui paraît dans Élie, dans Elisée, dans tous les prophètes, était pleine d'austérités semblables à celles de Jean-Baptiste, et se passait dans le désert , où ils vivaient pourtant en société avec leur famille. Mais que jamais on se fût séquestré du monde, et dévoué à une rigoureuse solitude, autant et d'aussi bonne heure que Jean-Baptiste, avec une nourriture si affreuse, exposé aux injures de l'air, et n'ayant de retraite que dans les rochers ; car on ne nous parle point de tentes ni de pavillons ; sans secours, sans serviteur, et sans aucun entretien : c'est de quoi on n'avait encore aucun exemple.
t C'est une autre sorte de prodige, que Jean-Baptiste, qui avait senti sur la terre le Verbe incarné
(!) Voyez Le Mysticisme catholique, ch. vr.
— 11*2 — dès le sein de sa mère, et à qui son père avait prédit qu'il en serait le prophète, et lui devait préparer les voies, ne quitta point son désert pour l'aller voir parmi les hommes. Il le connaissait si peu qu'il fallut que le Saint-Esprit lui donnât un signe pour le reconnaître quand le temps fut arrivé de le manifester au monde. Pousser la retraite jusqu'à se priver de la vue et de la conversation de Jésus- Christ, c'est une sorte d'abstinence plus divine et plus admirable que toutes celles que nous avons vues dans S. Jean-Baptiste. Il savait que le Verbe opère invisiblement, et de loin comme de près; il s'occupait de ses grandeurs qu'il devait prêcher ; il l'adorait dans le silence, avant que de l'annoncer par sa parole ; il l'écoutait au dedans; il l'enrichissait de son abondance, de sa plénitude, avant que d'apprendre aux hommes a s'en approcher. Que ne pensait-il point en attendant ce « Dieu » que « personne n'avait vu; mais » que « son Fils unique qui était dans son sein » venait « annoncer ! » C'est ce que S. Jean devait prêcher ; c'est ce qu'il contemple en secret ; et ne demande à voir ce fils unique que dans le temps que Dieu le ferait paraître pour le montrer, et lui préparer les voies. Ainsi attaché aux ordres de Dieu, sans s'ingérer de quoi que ce soit, sans aucun empressement de paraître, il passa sa vie dans le désert jusqu'à ce que l'heure destinée de Dieu pour sa manifestation en Israël fût arrivée.
«Mourez, orgueil humain; mourez, curiosité, empressement, désir de paraître; si vous voulez préparer la voie à Jésus, et l'introduire dans vos cœurs, mourez tous à la gloire humaine. Mourez-y principalement , solitaires sacrés , imitateurs de S. Jean-Baptiste et des prophètes; puissiez-vous aimer la vie séparée ; quitter les villes; aimer le désert ; vous en faire un dans les villes même, et recevoir la bénédiction des enfants de Jonadab, fidèles aux institutions de leur père. Mais nous, fidèles, soyons-le donc à plus forte raison aux commandements sortis de la bouche de Dieu. Si les Réchabites, si les moines ont avec raison tant de scrupule, tant de honte de manquer à leurs règles, combien devons-nous trembler de manquer à la loi de Dieu, dit le Seigneur, par la bouche de son prophète Jérémie ! » (1)
(1) Bossuet, Elévations sur les Mystères.