CHAPITRE I
dans le coffre, avoir la p dans le lit, la grasse mule à
l'étable, et tout aux dépens du crucifix, en disant Dominus vobiscum, etc. » (').
Il y avait déjà bien des années qu'il cheminait ainsi, à petites journées, au pas de sa paisible monture, laissant des traces de son passage dans un grand nombre de villes de la Guyenne ou de la Gascogne. En 1518, il prêche à Condom et à Nérac, les archives municipales de la première de ces deux villes en font foi ; il y fait son entrée le 27 octobre et « plus de quatre mille personnes » se pressent sur ses pas. Il monte trois fois en chaire au couvent des Franciscains, et l'évêque de Condom, Jehan Marr, ne peut se lasser d'ouïr cette parole énergique. L'affluence de ses auditeurs est si grande, que le jour de la Toussaint il parle en plein air « au pré de l'Hôpital » et le Registre de la Jurade constate que « plus de trente mille personnes » se précipitent pour l'entendre.
Dans un langage tout populaire, il reproche à ses auditeurs leur existence dissolue, leur passion pour le jeu, et la foule, vivement impressionnée, s'écrie dans la langue si poétique de la Gascogne : Senhor Dioul miséricorda! Sans plus tarder on allume un brasier dans la prairie, et l'on y jette impitoyablement tables de jeu, cartes, dés et cornets, tambourins pour le bal. Chacun veut donner l'exemple du renoncement : « c'est le délire de l'enthousiasme, c'est le triomphe de l'éloquence populaire » (2).
De Condom, Thomas Illyricus se rend à Nérac, où le môme succès l'attend sans doute; puis il revient à Condom, y prend la parole une dernière fois et part pour Toulouse, où il fait fabriquer des statuettes du Christ pour mettre au-dessus des portes et aux carrefours des rues (3).
(*) Florimond de Rémond, Histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie, liv. Ier, chap. III, f° 12 r°.
(s) Archives le l'hotel de ville de Condom, série BB, Livre des jurades de 1505 à 1540, f° 55 v°; texte gascon publié pour la première fois en 1880 par M. G. Bourgeon, ancien professeur d'histoire au collège de Nérac.
(3) Arch. municipales de Condom, série BB, Registre des jurades, f° 55 v°, et G. Bourgeon, La Réforme à Nérac (Toulouse, 1880), p. 11.
En 1526, nous l'avons dit, il est à Bordeaux. Huit ans se sont écoulés depuis son séjour en Albret et en Gondomois, mais son éloquence est toujours aussi grande.
La dernière fois qu'il prêcha pour prendre congé des Bordelais, ce fut sur les fossés de la fontaine Bouquière, devant le couvent de l'Observance. Éclairé par les événements qui venaient d'épouvanter l'Allemagne (*), et prévoyant les luttes sanguinaires qu'allait déchaîner sur la Guyenne l'établissement d'un nouvel ordre de choses en matière religieuse, il s'écria d'une voix émue : « Adieu belle et délicieuse province, le paradis du monde; tu verras de nouvelles rivières de larmes et les feux ondoyer parmi tes
riches campagnes Bordeaux, tu verras de tes murs
les églises voisines embrasées, etc. » (2).
La foule se retira fort impressionnée de cette sinistre prophétie, dont les événements vinrent quarante-quatre ans après prouver la justesse (3).
Et Florimond de Bémond, qui rapporte ces paroles, ajoute avec raison : «• Il tenoit même langage que Luther ».
A Montauban, où il prêchait en 1529, c'est encore contre les vices du clergé que s'irritait Thomas Illyricus, plus particulièrement contre les chanoines de la primatiale dont la vie licencieuse excitait son indignation. C'est ce que rappelait en quelques vers un avocat nommé Boques, « fort zélé pour la religion catholique » .
Fastus et ambitio deturbant cardine mentes,
Lethiferoque pias dévorât igne Cypris.
Cordi'ger Illyricis Thomas de finibus ibat,
Ac gradiens sanctum gestat asella senem. Ille, reformati horrescens contagia cleri,
Venturum certo prœcinit ore malum,
(*) Les luthériens, unis aux catholiques, venaient d'exterminer à Frankenhausen les anabaptistes commandés par Thomas Mùnzer (1525).
(3) Fi.ORiMOxn de Rémond, Histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie, liv. Ier, chap. III.
(3) En 1570, incendie de l'église de Lormont par le capitaine Romégoux, ancien chevalier de Malte, devenu calviniste. L'épouvante régnait à Bordeaux.