CHAPITRE I
L'inquisition fonctionnait dans notre patrie dès l'an 1229; elle fut introduite en France par le concile de Toulouse pour achever d'extirper l'hérésie des malheureux Alhigeois. Cette création ne fut jamais abrogée; depuis cette époque reculée il existait dans le royaume, et tout particulièrement à Toulouse, des juges ecclésiastiques portant le nom d'inquisiteurs de la foi; de sorte que lors de l'apparition de la Réforme, au seizième siècle, on eut peu de chose à faire pour utiliser cette arme terrible. Le pape Clément VII se contenta de régler par ses deux bulles des 17 mai 1525 (') et décembre 1533 (2) la composition du sinistre tribunal.
M. de Ferario, inquisiteur à Bordeaux pour la province d'Aquitaine, appartenait à l'ordre des Dominicains ou Jacobins, connus à cette époque sous le nom de Frères prêcheurs. C'est dans cette congrégation savante, tout particulièrement citée pour son érudition (3), que se recrutaient au seizième siècle la plupart des inquisiteurs.
Ainsi, dans l'origine et jusqu'en 1539, les procès pour crime d'hérésie étaient jugés uniquement par la Cour de l'official, que le peuple désignait à Bordeaux sous le nom de la Tour-Blanche, ladite Cour assistée bien entendu de l'inquisiteur de la foi. « D'après le droit canon, dit un ancien jurisconsulte, l'évesque diocésain et le juge ecclésiastique ont seuls droit de cognoistre du crime d'hérésie » (4).
Il est inutile de montrer combien cette prétention est exorbitante. Fidèle à son système, l'Église romaine, à la fois juge et partie, disait : Seule je possède la vérité, seule donc j'ai le droit de juger et de punir l'erreur; oubliant ou feignant
(!) Bref de Clément VII délivré à la requête de Louise de Savoie, comtesse d'Angoulême, régente de France et adressée aux conseillers du Parlement de Paris (17 mai 1525). Le pape approuve la nomination des conseillers et des docteurs en théologie choisis par le Parlement pour être inquisiteurs de la foi ; il leur permet de travailler « auctoritate apostolicà ». (Les preuves des liberlésde l'Église gallicane, par Pierre Pithou et Pierre du Puy, t. II, p. 1091, n° 5. Voir aussi la France protestante des frères Haag. Pièces justificatives, n° 1.)
(5) Voir plus loin, chap. II.
(3) Scaligerana, édit. de Cologne, 1695, f° 200.
(') P. Guenois, Grande conférence des ordonnances, édit. de 1678, tome 1er, p. 111, note.
d'oublier que ce qui est l'erreur à ses yeux est, au contraire, la vérité pour beaucoup d'autres.
En cette môme année 1526, où l'abbé de Sainte-Croix parvint à se retirer sain et sauf des griffes de l'inquisition, on vit arriver à Bordeaux un ermite de l'ordre des Cordeliers, nommé frère Thomas Illyricus. C'était un homme vertueux et craignant Dieu, dont la voix ne manquait pas d'une certaine éloquence; monté sur un âne, comme Jésus à Jérusalem, il parcourait villes et campagnes, prêchant pénitence et flétrissant, dans un langage énergique, les vices du clergé romain « Les églises, nous dit Florimond de Rémond, étaient insuffisantes pour contenir la foule qui se pressait à ses prédications », mais le plus souvent par curiosité.
Il faut bien le reconnaître, le peuple en France, et surtout en Guyenne, était généralement opposé aux idées nouvelles et à l'esprit de l'Évangile. C'est dans la noblesse et bien davantage dans la bourgeoisie, plus sérieuse à cette époque et beaucoup plus éclairée, que la Réformation recruta tout d'abord à Bordeaux ses premiers adhérents.
Ce mot de réformation prenait d'ailleurs, suivant la nature de ceux qui l'employaient, deux significations bien différentes.
Pour les uns, c'était l'Évangile retrouvé, le retour aux enseignements apostoliques, le réveil de la foi et de la vie spirituelle dans les cœurs. Pour les autres, il désignait le renversement de la tyrannie papale, la suppression d'une foule d'abus ecclésiastiques en matière de juridiction et de redevances, la destruction des images, l'abolition de l'idolâtrie ou l'épuration des mœurs scandaleuses du clergé.
Sur ce dernier point, Thomas Illyricus préparait la route aux réformateurs : « Indignes prélats et pasteurs, s'écriait -il dans un discours intitulé Conditioner veri prœlati, ce vous est assez de remplir votre ventre, assembler de l'argent
(') Florimond de Rémond, Histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle, liv. Ier, chap. III.