CHAPITRE XVI
pour l'enchaîner étaient « si pesants qu'il ne les pouvoit porter», il fut jeté dans un cachot très humide et fort ohscur où on le laissa pendant deux jours sans aucune nourriture.
On l'en tira pour le conduire à l'Hôtel de Ville, où l'on devait procéder à son interrogatoire en présence de Monluc « qui clesjà abbayoit (') après la lieutenance du gouvernement de Guyenne, qu'il a depuis obtenue pour récompense des violences et pilleries qu'il a exercées sur ceux de la religion » (2).
Nous verrons plus tard ce qu'il y a de vrai dans cette épithète de pillard, contre laquelle Monluc a protesté dans ses Commentaires.
Le lieutenant principal Pierre Redon, celui-là même que nous avons vu briser un verre sur le visage d'un malheureux condamné prêt à marcher au supplice, présidait à l'interrogatoire.
C'était l'après-midi, le soleil était dans toute sa force; les conseillers présidiaux, ainsi que Monluc et Redon, sortaient de tahle après de copieuses lihations. Ce dernier, s'adressant au pasteur, lui demanda, comme au serrurier de Penne, s'il voulait boire.
Jacques Fontaine répondit : « que s'il lui plaisait lui en donner pour l'honneur de Dieu, il luy feroit une grande grâce, vu qu'il avoit demeuré deux fois vingt-quatre heures sans boire ni manger. »
On lui offrit un morceau de pain, quelques cerises et un verre de vin.
Mais le courageux pasteur, avant de rien prendre, crut devoir adresser à ses bourreaux quelques paroles sévères; après quoi, élevant ses regards vers le ciel, il pria Dieu pour le roi, pour le salut des gouverneurs et magistrats et pour
(*) M. de Ruble a lu et fait imprimer aboyait (t. II, p. 267) ; nous pensons qu'il faut lire abbayoit, dont nous avons quelques exemples. Abbaycr, c'est-à-dire aspirer à, désirer ardemment. « Si chacun à son tour abbaye à ma couronne », dit Henri 111 dans une pièce inédite due à la plume d'un bordelais inconnu.
(*) Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, t. Ier, p. 321.
les personnes de l'assistance qui, dominées par cette parole ferme et grave, s'étaient instinctivement découvertes.
Lorsqu'il eut terminé sa légère collation, Monluc irrité lui demanda de quel droit et à l'instigation de quelles personnes il était venu troubler la contrée et apporter le désordre dans une province soumise à l'autorité du roi.
— Celui qui m'a donné mission de me rendre en ce pays, répondit-il, est « le Roy des roys et le Seigneur des seigneurs ».
Exaspéré de ce sang-froid, Monluc le menaça des plus cruels tourments, « jusques à le faire flamber sur l 'échine d'huile bouillante, » s'il ne déclarait les personnes qu'il avait fréquentées, les maisons dans lesquelles il avait logé et les noms de ses auditeurs.
On avait d'ailleurs trouvé dans ses vêtements une liste des fidèles qu'il avait visités. Les perquisitions domiciliaires commencèrent aussitôt.
Monluc accompagné de son fils, du capitaine Peyrot, des conseillers présidiaux, des consuls et d'un chanoine nommé Lalande, « qui portait sous sa longue robe de damas une espée et une rondelle, » (*) entraient dans les maisons des réformés et procédaient à quelques arrestations.
Le chanoine Lalande et M. de Nort, l'un des consuls, demandaient à grands cris « qu'on tuât tout », disant « qu'il falloit exterminer les meschans huguenots quiavoient voulu tuer le roi à Amboise » (2).
Les malheureux épouvantés se sauvèrent comme ils purent et quelques-uns d'entre eux s'adressèrent au roi de Navarre.
Théodore de Bèze et Monluc lui-même s'accordent sur ce point qu'Antoine de Bourbon se montra très froissé de la conduite de ce dernier.
« Le roi de Navarre, dit Monluc, me sentit si mauvais gré » de ce que je fis, qu'il m'en voulut mal mortel et escrivit à » François II que je l'avois dépossédé de Testât de lieutenant
(*) Rondelle, petit bouclier de forme circulaire.
(i) Te. de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, p. 322.
CIIAPIRTE XVI.
» du roy, lo priant de luy mander s'il m'en avoit donné la » charge : de quoy il délibérait de se venger à quelque prix » que ce fût ('). »
Cette colère du rai de Navarre ne fut pas de longue durée. La faiblessse de son caractère explique suffisamment cette prompte accalmie.
«M. de Guise, ajoute l'auteur des Commentaires, me manda par mon fils, le capitaine Monluc, que je recherchasse tous les moyens que je pourrais pour me remettre en sa bonne grâce et qu'encores que le roy eust trouvé bon ce que j'avois fait, néantmoins il ne le vouloit montrer. »
Monluc avoue que cette lettre servit de règle à sa conduite postérieure en Guyenne : « Il me sembloit, dit-il, que je ne pouvois faillir en suivant le conseil de monsieur de Guise, car il gouvernoit entièrement tout à la Cour (2) ! »
Tandis qu'en Agenais huguenots et papistes semblaient sur le point d'en venir aux mains, la sénéchaussée du Bordelais jouissait momentanément d'un calme parfait.
A Bordeaux même aucun fait grave n'avait encore été signalé, par cette raison bien simple que les calvinistes n'y avaient tenu jusqu'à cette époque aucune réunion publique. Leurs assemblées avaient lieu dans quelques maisons particulières désignées d'avance, mais jamais deux fois de suite dans le même lieu (3).
Tout au plus les réformés aiguisaient -ils quelques épigrammes contre les catholiques, qui deux mois auparavant
(*) Commentaires, p. 226.
(2) Idem, p. 227.
(3) M. Alphonse de Ruble, dans son beau livre sur Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, présente au contraire la capitale de la Guyenne comme fort agitée dans les premiers mois de 1560. Il se trompe. « Au commencement de
1560, dit-il, plusieurs hérétiques furent exécutés en public Au mois de
février de nouvelles condamnations furent prononcées, etc., t. II, p. 253. Il cite comme pièces justificatives : l°une «lettre de Chantonay à la duchesse de Parme du 2 mars 1560 », tirée des archives de Bruxelles; 2° la « lettre de Michieli à la république de Venise, du 6 mars 1560 ». Ce qui cause l'erreur de M. de Ruble, c'est que l'année commençant à Pâques, les faits qu'il signale, très intéressants d'ailleurs, doivent être reportés à l'année 1561, sous Charles IX. Nous affirmons, d'après les minutes mêmes des arrêts du Parlement, qu'aucune exécution capitale pour crime de religion n'eut lieu à Bordeaux en 1560. 11 n'en fut pas de même l'année suivante.
venaient de célébrer en grande pompe, à l'abbaye Sainte- Croix, la fête de saint Mommolin.
Ce personnage, assez oublié de nos jours, était au septième siècle abbé du monastère de Fleury-sur-Loire. Il eut, paraît-il, l'honneur de rapporter d'Italie les reliques de saint Benoit et de sa sœur, sainte Scholastique. L'Église de Bordeaux célébrait tous les ans la mémoire de ce grand événement.
Mommolin mourut à Bordeaux, dans l'abbaye Sainte- Croix, en 652. « Son tombeau, nous dit l'auteur du livre intitulé Vie des Saints du diocèse de Bordeaux est honoré tous les ans par un grand concours de fidèles. On l'invoque surtout en faveur des énergumènes, des possédez, des paralytiques et de ceux qui souffrent de violents maux de tête. »
Dans cette ville ardente au plaisir, où tout sert de prétexte aux distractions bruyantes, les catholiques avaient fait de la dévotion annuelle et commémorative de la translation des reliques une véritable fête. Le 8 août, on se portait en foule à l'abbaye Sainte-Croix. Beaucoup de gens s'y rendaient de bon matin par eau. On attendait l'heure de la marée, de façon à s'éviter la peine de ramer; hommes et femmes, garçons et filles s'embarquaient pêle-mêle en face du château Trompette ou de la porte du Calhau, suivant le quartier qu'ils habitaient, et grâce au courant remontaient le fleuve jusqu'à l'embouchure d'un ruisseau nommé Y Eau Bourde (2), qui mettait en mouvement les roues de quelques moulins.
Par ce cours d'eau qui baignait le mur d'enceinte et les fortifications de la ville, du côté sud, on arrivait facilement près de la vieille abbaye.
De joyeux chants annonçaient l'approche des yoles. Suivant la mode italienne apportée en France par Catherine de Médicis et les personnes de son entourage, beaucoup
(*) Bordeaux, 1723, imprimerie de Raymond Brun, 1 vol. in-8°, p. 250.
(*) En gascon : l'estey de l'Ayga borda.