CHAPITRE XVI
de femmes et d'hommes portaient sur le visage un loup de satin noir. Cette mode avait l'avantage de favoriser la licence et de donner plus de piquant aux intrigues amoureuses. La dévotion a, de tout temps, servi de masque à la galanterie.
Le Parlement même, à cause de la solennité, ne siégeait pas dans l'après-midi le jour de la fôte. Ce fut donc avec un vif sentiment d'indignation que certains conseillers, catholiques pratiquants, entendirent, à la séance du lendemain 9 août, la lecture de ces deux strophes dirigées contre le clergé qui, pour battre monnaie, exploitait l'imbécillité populaire et les plus mauvaises passions :
Pour faire aller l'eau au moulin, On a trouvé maintes pratiques; Et pour bien orner leurs boutiques Ils ont mis saint Mommolin.
Et, pour mieux faire le badin, Les uns se sont dutout masqués, Les autres se sont embarqués, Et tous pour aller au moulin.
L'auteur de ces mauvais vers devait être un calviniste convaincu de la vérité du salut par grâce et de l'efficacité du sang de Christ, versé pour expier les péchés de l'humanité, comme le prouve la troisième strophe, qui arrivait en manière de morale ou de correctif :
Hélas! amis, regardez donc, Et demandes à Dieu pardon, Car ce n'est rien qu'abusion; Certes, il est ainsin escrit N'y a salut qu'en Jesus-Christ ('), Tout le reste est confusion.'
Tout cela n'était pas bien dangereux pour le repos de la ville et ne valait guère la peine qu'on s'en occupât.
(l) Bibliothèque municipale de Bordeaux, ms. 3G(J: Extrait des registres secrets, t. Ie'-, fu 476 r°.
Vers la fin du mois de juin, le roi de Navarre et Louis de Condé, son frère, se r endirent à Bordeaux. Le maréchal de Saint-André les suivit de près (').
D'après les Registres secrets, c'est le mardi 23 juin que les princes firent leur entrée au palais de l'Ombrière. Le président Caries, en robe rouge, suivi de six ou sept conseillers choisis parmi les plus anciens, l'attendait au grand portail et l'introduisit dans la grand'salle d'audience.
Antoine de Bourbon ayant pris place, ainsi que le prince de Condé, se plaignit amèrement de ce que la Cour avait averti le Roy des assemblées que les hérétiques tenoient en armes, bien que ce fût sur un faux bruit (2). Le président Boflignac s'excusa du mieux qu'il put.
En quittant Bordeaux, les princes se rendirent à Nérac. Le lendemain de leur arrivée, ils assistaient dans cette ville à une réunion de prières tenue dans une maison particulière et présidée par le pasteur François Le Gay, dit Bois- Normand.
De Nérac, le roi de Navarre se dirigea sur le Mas d'Agenois (3), où le maréchal Saint-André ne tarda pas à le rejoindre.
Les gentilshommes de sa suite et cent vingt arquebusiers à cheval l'attendaient de l'autre côté de la Garonne.
Jacques d'Albon eut avec le prince de Condé plusieurs entrevues secrètes ; « mais à voir la contenance des deux frères, » dit Théodore de Bèze, on devinait que l'affaire devait « estre de grande importance » (4).
Le maréchal paraissait assez mal à l'aise de ces mystérieux
(*) Jacques d'Albon, dit le maréchal de Saint-André, nommé maréchal de France en 1547.
(5) BinLiOTHÈQUE municipale de Bordeaux, Extrait des registres secrets, mss. 367, 369, 370, et Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, p. 323 et 324.
(3) Le Mas d'Agenais, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Marmande, à 12 kilomètres nord-ouest de cette ville.
(*) Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, p. 32'*, et Bordkn ave, Histoire de Béarn et Navarre, p. 81 : Les Guises « envoyèrent en Gascogne le mareschal Saint-/\ndré pour sonder la volonté et espier les actions du Navarois et de son frère le Prince; il les trouva au Mas d'Agenois, où il ne fit nul séjour. »