CHAPITRE XVII
accompagner de son frère, maître Bernard Besse, dont la qualification semble indiquer un procureur ou un praticien.
La petite troupe, composée d'artisans ou de gens de la bourgeoisie, était de retour du prêche vers les quatre heures de l'après-midi; mais quand elle voulut rentrer dans la ville de Monclar, elle en trouva les portes fermées par ordre des consuls Guilhem Roux et Géranlt Rigal.
Ceux-ci, dit le procès -verbal, « voyant que telles assemblées se faisoient contre les édictz et ordonnances du Roy, craignant en outre qu'on ne voulût faire prêcher le ministre dans l'église de Monclar et qu'on leur en demandât les clés, avaient imaginé de laisser les calvinistes se morfondre et maugréer dans la campagne.
Les consuls, accompagnés du juge de Monclar, sortirent de la ville pour faire des réprimandes aux huguenots, mais ces derniers, « se voyant les plus forts, répondirent, par la bouche de messire Jehan Besse, « qu'on les punit s'ils faisoient mal ». Sur quoi, les consuls irrités leur défendirent de tenir des <r congrégations illicites», sous peine «.cl'estre pendus ^ (').
Cependant M. de Burie, en conformité des ordres venus de Paris (2), avait quitté Bordeaux pour se rendre à Marmande, où le capitaine Monluc n'avait pas tardé à le rejoindre. De cette ville, il écrivait le 24 à Catherine de Médicis :
« Madame, suivant le commandement qu'il a pieu à Sa Majesté et Vostre, je me suis achemyné pour venir en ce pais d'Agenois, où j'ai trouvé les choses en tel estât... qu'il ne faut plus songer à arrêter ces follies, scandàlles et désobéissances par belles paroles ni remonstrances. Il faut que le Boy se monstre le plus fort, car il est tout certain, Madame, que beaucoup plus de forces que celles que j'ay ne sont pas suffizantes pour les chastier. Et ont si bien augmenté leur nombre, qu'en trois jours ils se pourront
(1) Documents inédits pour servir à l'Histoire de l'Agenais, publiés et annotés par M. Tamizey de Larroque, p. 75 à 77.
(2) Déjà, le (.l novembre précédent, le due de Guise avait donné l'ordre à Burie de réunir des troupes pour châtier sévèrement les réformés de l'Agenais.
assembler quatre ou cinq mille hommes -pour le moins en bon équipage. »
El cependant, ajoutait Burie, « il ne se présente personne devant mou qui ne se dye bon subject et serviteur du Roy, mais c'est à condition qu'on les laisse faire à leur plaisir et volunté ('). »
Voilà comment s'exprimait l'homme que l'on accusait de pactiser avec les calvinistes. 11 nous semble que ce langage est plutôt celui d'un loyal soldai tout disposé à faire son devoir, si cruel qu'il puisse être d'ailleurs.
De Marmande, MM. de Burie et Moulue se rendirent à Agen (2).
La compagnie du prince de Navarre, appelée du Limousin depuis cette époque, avait pris les armes pour faire honneur au gouverneur de la Guyenne, et M. de Bories, l'enseigne qui en avait le commandement, s'empressa de se mettre lui et ses hommes à la disposition de Charles de Coucy.
La situation, à vrai dire, était fort embarrassante; de tous côtés, consuls, jurats, échevins ou notables de l'Agenois venaient faire leur soumission à M. de Burie, protester de leur fidélité au roi et déposer leurs armes. On ne pouvait en conscience tirer l'épée contre des gens inoffensifs ou désarmés.
Dès le lendemain de l'arrivée du gouverneur, Tonneins, Grateloup, Villeton, offraient de faire la remise de leurs armes dans le lieu qu'il lui plairait de désigner. Le même jour, procès-verbal était dressé par le lieutenant du juge de la baronnie de Caumont, pour attester que les consuls et habitants de la ville de ce nom juraient obéissance et fidélité au roi, représenté par M. de Burie. Ils offraient de porter immédiatement leurs armes dans une des tours du château, que commandait alors le capitaine Bernard du Brocqua.
(') Bibliothèque nationale, mss. Cinq cents Colberl, t. XXVII, p. 287; imprimé dans les Arch. historiques de la Gironde, t. XIII, p. 151.
(2) Bibliothèque nationale. Lettre déjà citée de M. de Burie à Catherine de Médicis.
CHAPITRE XVII. 233 Mais en même temps que ces fidèles sujets offraient au roi leurs biens et leurs personnes, et môme celles de leurs femmes et de leurs enfants, ils montraient pour la défense de leurs croyances une indomptable énergie.
Ils déclarent hautement qu'ils souffriraient mille morts plutôt que d'« apporter escandalle à la saincte doctrine de l'Evangille, ni tant la profaner que donner opinion gu'ttz en voudroient faire prétexte ni couverture de sédition aucune ».
Ils affirment que « cette doctrine est la seule qui apprend et peut contenir tous sujets en fidélité et légitime obeissa?ice; par laquelle, seule, Dieu est servi, glorifié, et ceux qu'il commande fidèlement obéis».
La fin de cette requête est vraiment touchante. Les habitants de Caumont font appel aux sentiments de droiture et d'humanité de Charles IX et de sa mère; ils invoquent les principes sacrés et imprescriptibles de la conscience humaine. Ils s'adressent même à l'honnête Burie, le suppliant de leur servir d'intermédiaire auprès de Leurs Majestés.
Mais leur requête, hélas! ne pouvait être écoutée; le roi n'était qu'un enfant mineur; Catherine de Médicis disposait seule du pouvoir; les questions de sentiment, au nombre desquelles il faut ranger celle du salut éternel qui préoccupait si fort les gens de Caumont, étaient pour elle fort secondaires. La politique était à ses yeux, pour le moment, la seule chose vraiment sérieuse.
Il est vrai qu'il n'est pas toujours facile de séparer les questions politiques des questions religieuses; les unes et les autres sont le plus souvent intimement liées. Catherine était trop habile pour ne s'en être point aperçue.
Il fallait choisir entre le prêche ou la messe, de même qu'il fallait opter entre les Guises ou les Bourbons.
Mais la Florentine, astucieuse et souple, oscillait entre les deux comme le balancier d'une horloge et ne se décidait .à rien. Pendant ce temps, la Réforme gagnait du terrain.
En Agenais, les pasteurs Bois-Normand, Jeun Voisin, La Molbe, Barelles, et beaucoup d'autres, étendaient le champ de leurs prédications.
C'est à La Mothe précisément qu'était due la conversion des habitants de Caumont, dont nous venons de citer la juste et touchante requête. Il était du Mas d'Agenais, et correspondait avec Calvin, auquel il s'était hâté d'apprendre les heureux résultats de ses prédications. Calvin s'en réjouit et en bénit Dieu
D'après M. Lagarde, les consuls de Caumont, moins enthousiasmés, « s'empressèrent de signaler à M. de Burie les prédications du pasteur La Mothe, qui, disaient-ils, prêchait à Caumont des doctrines réprouvées. » Mais cette assertion est en contradiction, au moins apparente, avec le document que nous venons de citer, document dans lequel ces magistrats sont désignés comme en parfait accord d'idées avec la population. Leur lettre à M. de Burie, en date du 28 janvier, trancherait la question (2).
La ville de Mézin, qui avait été visitée et évangélisée par les pasteurs de l'Église de Nérac, voulut avoir un culte régulier ; elle s'adressa directement à Calvin pour réclamer un pasteur. L'arrivée de ce ministre fut presque aussitôt dénoncée au procureur général du roi près le parlement de Bordeaux.
Le clergé se plaignit que le prédicateur nommé pour le carême eût été remplacé par un ministre de l'Evangile. Il ajoutait, en prenant les choses de pins haut, que les pasteurs envoyés de Genève s'étaient répandus partout prêchant leurs doctrines. Pour terminer, il citait Condom, où les calvinistes s'étaient emparés d'une église dans laquelle ils célébraient coram populo baptêmes et mariages (3).
Ce que ne disait pas le clergé de Mézin, c'est le triste exemple qu'il donnait à ses paroissiens, cause naturelle de
(*) Alphonse Lagai\de, Chronique des Eglises réformées de l'Agenais, Toulouse 1870, un vol. in-12, p. 61.
(-) Bibliothèque nationale, Fonds français, vol. 15871, p. 66. (3) Chronique des Églises réformées de l'Agenais, p. 02 et 03.