CHAPITRE XVIII
frères, les chassent et bannissent de leurs assemblées, les privent des sacremens », etc.
Il est certain que cet « avènement des nouvelles couches sociales », qui fit au seizième siècle la force de la Réformation, devait choquer singulièrement les idées aristocratiques du conseiller; sa famille, originaire du Quercy, où elle tenait depuis une lointaine époque un rang des plus distingués, était alliée aux maisons les plus honorahles de l'Agenais.
Ce qui heurtait si fort les idées familières de cet homme de mérite, qui malheureusement était avant tout homme de parti, cause précisément notre admiration pour la vigoureuse et démocratique organisation créée de toutes pièces par le génie de Calvin. Rien ne saurait mieux établir la corrélation qui existe entre la Réformation du seizième siècle et la Révolution française. De ces deux mouvements des esprits, l'un prépara l'autre et le rendit possible.
En train de s'égayer au sujet de la discipline des Églises réformées, Florimond de Rémond raconte, à l'appui de sa thèse, une anecdote que nous recueillons d'autant plus volontiers, qu'il y est question des réunions tenues à Reautiran (l) par le pasteur Philibert Grené.
« Un des plus anciens avocats de notre barreau bordelais » m'a dit qu'étant en sa première jeunesse enroollé sous le » drapeau des troupes réformées, il fut appelé au Consistoire » comme accusé d'avoir mis en passant la main dans le sein » d'une demoiselle à un baptême qui se faisoit à Reautiran, » trois lieues prez de Rordeaux. Son accusateur était un » ministre jaloux de cette fille qu'il recherchoit; il est vray » que c'était en mariage. Cet avocat, appelé devant La » Fromcntée, ainsi s'appeloit le pasteur qui présidoit, assisté » du délateur et environné de ses Anciens, il luy fut remon- » tré le scandale qu'il avait commis.
(') Beauliran, gros bourg voisin tic la Garonne, avec chenal et port d'embarquement, à 2"2 kilomètres de Bordeaux; aujourd'hui commune du canton de La Brède. Il n'existe plus dans cette localité, ni dans les communes voisines, aucune trace de la Réformation.
» L'autre, résolu de ce qu'il avait à faire et dire, réplique » qu'à la vérité il avoit mis la main dans le sein de cette » demoiselle, mais que c'était pour luy ôter un bouquet » que le jeune ministre lui avoit donné : que cela n'étoit pas » honnête à un pasteur de l'Eglise du Seigneur, non plus » qu'au Consistoire de se mêler de telles choses : Vrayment, » Messieurs, dit-il, vous montrez que vous êtes bien de » loisir. » Nous dirions aujourd'hui : 11 paraît que vous avez bien du temps à perdre.
« Toute la troupe consistoriale se lève en sursaut, comme » s'il avoit blasphémé, et luy, se moquant d'eux, gagne la » porte et s'en va, laissant le sacré sénat fort scandalisé et » quittant leur religion pour jamais.
» Entre ces conseillers ecclésiastiques était assis maître » Amanieu, son cordonnier, qui l'avoit chaussé le matin (*). »
In caudâ venenum. On voit pointer ici non le bout de la queue, mais le bout de l'oreille. Florimond de Piémond ne pouvait mieux faire que de nous conserver, prise sur le vif, cette scène de mœurs d'une époque pour laquelle nous avouons notre prédilection.
Cette question de la discipline est d'une extrême imporportance; elle eut sur l'installation du calvinisme en France une fâcheuse influence; bien des femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie qu'attirait la nouveauté des doctrines réformées furent effrayées de la sévérité des principes et du rigorisme des mœurs dans les églises évangéliques. Elles battirent en retraite, préférant le secret de la confession aux réprimandes devant l'assemblée des fidèles.
Beaucoup d'autres, au contraire, hàtons-nous de le proclamer à leur honneur, acceptèrent de grand cœur cette austérité du calvinisme dans sa première période et commencèrent par réformer leur vie. Parmi les familles bordelaises qui donnèrent ainsi le plus honorable exemple, il faut citer la famille de Carie.
C'est ce que constate le conseiller Jehan de Gaufreteau,
(') Chap. VIII, liv. VIII, p. 247,