‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 125 sur 310 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

dans sa Chronique bourdeloise. Le passage que nous citons contient d'ailleurs quelques inexactitudes :

« La première maison où fut prêché le calvinisme dans la » ville de Bourdeaux fut celle du président au Parlement » Carie, sise en la rue Sainte Columbe, plus bas un peu » que le puitz, à main droite quand on va de Sainte Columbe » à la Rousselle (1).

» ... Au lieu qu'auparavant ce n'estoyent en cette maison » que festins tous les jours, bals, danses, jeux et masque- » rades et un abord des principaux jeunes hommes de la » ville, tant pour y faire l'amour à plusieurs filles à marier » que le dit président avoyt, que pour y jouer, danser et » passer le temps, on fut estonné d'y voir tout à coup une » très grande réformation de la vie passée ; enfin on y » commença à chanter les psalmes tornés en rithme par » Clément Marot; car le prétexte de la réformation [des » mœurs] a esté la glu et la pipée avec laquelle Luther et » Calvin notamment ont surpris, pris et fait dévorer les » âmes au diable (2). »

Voilà la belle conclusion que tire de ce fait intéressant le conseiller Jehan de Gaufreteau. Les réflexions qu'il nous inspire sont un peu différentes.

Nous pensons qu'on ne saurait faire un plus bel éloge de la morale évangélique et de l'influence qu'avaient su prendre sur une portion de la bourgeoisie bordelaise les pasteurs La Fromentée et Neufchâtel ou, pour les appeler de leurs vrais noms, Philibert Grené et Duranson. L'autorité de leur parole et les vertueux exemples qu'ils donnaient par leur vie privée avaient fait d'une maison de plaisir, pour ne pas dire davantage, une maison respectée.

Cette famille de Carie était une des plus éminentes de la magistrature bordelaise. Le président Pierre de Carie,

(') Jehan de Gaufreteau écrivit sa Chronique au dix-septième siècle; à cette époque, les commencements de la Réforme à Bordeaux étaient déjà dans le domaine de l'oubli. L'intéressante période qui va de 1523 à 1560 était inconnue du conseiller.

(2) Jehan de Gaufueteau, Chronique bourdeloise, t. I", p. 9G et 07.

dont le père, Jehan de Carie, occupait déjà la même charge au palais de l'Ombrière, avait épousé la sœur du célèbre jurisconsulte Arnaud de Ferron, l'auteur du Commentaire sur la Coutume de Bordeaux.

11 était, en outre, l'oncle de Marguerite de Carie, femme d'Etienne de La Boétie, l'auteur du Contre-un, l'écrivain si regretté que l'amitié de Montaigne a rendu célèbre.

Comme sa belle-sœur, Mme de Ferron était calviniste; elle se nommait Marthe de Valier, nom qui reviendra souvent dans le cours de cette étude.

Les enfants de Mme de Ferron furent élevés par leur mère dans la religion réformée

Ainsi la doctrine évangélique, en horreur au menu peuple sans culture intellectuelle et fanatisé par la voix des prédicateurs romains, faisait au contraire de rapides progrès dans la partie la plus sérieuse et la plus éclairée de la population bordelaise, dans la bourgeoisie et dans le clergé.

Dans les monastères régnait une extrême agitation; des scènes d'une violence déplorable s'y produisaient journellement, conséquence des divisions religieuses et des colloques entamés sur des points de controverse. Là, comme ailleurs, Rome et Genève avaient leurs partisans acharnés.

Le couvent des Augustins, situé près de la porte Saint- Julien et un peu à l'est de cette porte, était un de ceux où la Réforme avait conquis le plus de terrain. Le prieur lui était tout acquis et en faisait si peu de mystère, qu'il fut excommunié (2) par le cardinal du Bellay, qui avait repris à Bordeaux son siège archiépiscopal après la mort de François de Mauny.

Grâce à ce prieur, qui avait cru devoir supprimer le signe de la croix et les litanies de la Vierge (3), le couvent des

(*) Voir à ce sujet les Commentaires de Monluc, p. 237. Un membre de cette famille, homme des plus éminents et littérateur distingué, était Lancelot de Carie, évêque de Riez.

(2) Jehan Darnal, Supplément des Chroniques de la noble ville et cité de Bourdeaus, édit. de 1620, f° 44 v°.

(3) Idem, ibidem.

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