CHAPITRE XVI il
Augustins avait accentué son mouvement de conversion; il s'y faisait des prédications qui attiraient une grande foule et mécontentaient beaucoup de catholiques. Le Parlement, prévenu de ce fait, députa vers le gouverneur le conseiller Léonard Amelin, pour le prier de vouloir bien passer au palais de l'Ombrière.
M. de Burie s'y rendit, en effet, le 6 mars, dans l'après dîner; une décision fut prise par lui, de concert avec la
Cour, au sujet d'un moine « qui avoit presché scandaleusement au couvent des Augustins, et sur différentes autres choses concernant la religion » (').
Les mesures prises par le gouverneur, de concert avec le Parlement, furent sans doute insuffisantes, car vingt jours plus tard, les jurats, siégeant à l'Hôtel de Ville, furent prévenus que les moines chantaient les psaumes de Clément Marot dans l'église des Augustins, et que la foule faisait chorus, tandis qu'au dehors les catholiques s'attroupaient furieux et commençaient à s'armer de pierres.
L'un d'eux s'y rendit en toute hâte et voulut faire cesser le chant des psaumes. Un tumulte inexprimable s'en suivit; dans la bagarre, ce magistrat municipal « reçut un coup de dague », heureusement sans gravité. Sans s'émouvoir, il saisit le meurtrier, mais le trouble devint si grand « qu'il fut en danger de sa personne et perdit le prisonnier » (2).
Le couvent des Augustins n'avait d'ailleurs pas le monopole exclusif des assemblées tumultueuses; aux Cordeliers se passaient des scènes d'une autre nature, mais très graves aussi. Enfin, le couvent des religieuses de l'Annonciade, qui, l'on s'en souvient, avait, dès 1538, donné dans les idées nouvelles, n'avait pas changé son esprit depuis cette époque.
Ce que nous disons des sœurs de l'Annonciade, nous pourrions le dire aussi des écoliers du Collège de Guyenne. Tumultueux comme ceux du règne de François Ier, ils
(') Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registres secrets, ms. 3G9, f° 114 r».
(2) Idem, ibidem, ms. 3G9, 1° 487 r°.
avaient, comme leurs aines, pris parti pour la Réforme, ce qui s'explique aisément par l'attrait qu'ont toujours pour la jeunesse les idées d'émancipation intellectuelle.
Nous avons dit ailleurs quelle influence avait eue sur les progrès du calvinisme, dans le Sud- Ouest, la fondation du Collège de Guyenne, véritable université régionale, dont le fondateur, Jehan de Ciret, d'abord clerc-secrétaire de la ville, puis conseiller au Parlement, était lui-même secrètement calviniste
Quelques-uns des professeurs nommés à l'origine étaient, avons-nous dit, acquis à la Réforme; il nous suffit de citer ici Charles de Sainte-Marthe, Grouchy, Guillaume de Guérente, Mathurin Gordier et son ami Claude Budin. Beaucoup d'autres leur avaient succédé, qui se trouvaient lancés dans le même courant d'idées; on trouvera leurs noms dans l'ouvrage spécial publié par nous sur cette remarquable institution (2).
Depuis quelques années, malheureusement, des germes de discorde s'étaient glissés dans le Collège, dont la direction avait été enlevée par Henri II au savant et modeste Élie Vinet, pour en doter un prêtre, Nicolas Hirigaray, plus connu sous le nom de Motujelos, d'après le lieu de sa naissance.
Jusqu'à cette époque, la nomination du principal avait été l'apanage des jurats fondateurs du Collège. L'arrivée de Mongelos, porteur des lettres -patentes signées du roi qui lui en donnaient la direction, froissait l'amour-propre de ces magistrats municipaux, dont elle menaçait les droits.
Ils résistèrent, et l'affaire fut portée devant le grand sénéchal de Guyenne, conservateur des privilèges royaux de l'université de Bordeaux (3).
Dans cette affaire, le clergé, peu soucieux des légitimes réclamations des jurats et des droits antérieurs d'Élie Vinet,
(1) Voir p. 30.
(2) Histoire du Collège de Guyenne, par Ernest Gauluei/r, 1 vol. gr. in-8°, Paris 1874.
(3) Voyez Histoire du Collège de Guyenne, chap. XVII.