CHAPITRE XVIII
L'irritation fut grande parmi ceux-ci : les quatre nations se réunirent sous le commandement de leurs capitaines et, après une délibération prise par ces derniers, il fut décidé qu'on empêcherait la représentation et que les divisions supérieures s'y porteraient en armes.
Les deux mêmes professeurs que nous avons vu, peu de jours auparavant, venir inviter les jurats, se rendirent de nouveau auprès d'eux, le 15 février, leur représentèrent que l'irritation était grande au Collège de Guyenne, que les écoliers avaient résolu de s'armer pour empêcher les basochiens de mettre leur projet à exécution, et que de graves désordres pouvaient en résulter (1).
Au sortir de l'Hôtel de Ville, Jacques Martin et son collègue Antoine Nénin coururent en toute hâte au palais de l'Ombrière, afin de prévenir le Parlement.
Pendant ce temps, à l'appel de leur roi, Charles Amassât, les basochiens couraient aux armes avec l'intention de forcer les portes du Collège, tandis que les écoliers, prévenus du péril qui les menaçait, montaient au beffroi et sonnaient le tocsin pour appeler aux armes leurs coreligionnaires.
Il fallut toute la prudence et toute la fermeté des jurats — qu'escortaient le capitaine du guet et ses archers — pour empêcher une collision sanglante, et pour obtenir des écoliers exaspérés qu'ils regagnassent le Collège de Guyenne.
Cinq jours après, le 20 février, toutes les Chambres étant réunies en audience solennelle, le Parlement rendit l'arrêt suivant :
« La Cour... advertie des assemblées, port d'armes et » tocsin et autres excès commis par aucuns escoliers du » collège de Guienne de ceste ville et par les elereqs et » Bazochiens, a commis les sieurs de Lachassaigne et de » Rouffignac, présidents, et quatre les plus antiens con- I seillers pour aller demain matin au dit collège et illec
O Ahch. de la ville de Bordeaux, série BB, Rer/istre de la Jurade; fragments du registre de 1561.
» faire les remonstrances aux régens et escoliers que la Cour » a ordonné leur estre faictes.
» Au surplus, la Cour fait inhibitions, sur peyne de mil » livres, à Charles Amussat de soy dire Roy de Basoche et » à tous clercs des avocats et procureurs de ne créer aucun » roy de basoche pour l'advenir qu'autrement n'en soit » ordonné »
Ainsi s'écroula cette vieille royauté que le Parlement luimême devait ressusciter quelques années après.
On vient de voir, par tout ce qui précède, quelle était très exactement la situation de la population bordelaise dans les premiers mois de l'année 1561. Les fêtes de Pâques approchaient; les catholiques et le clergé romain les célébraient d'ordinaire avec la plus grande solennité, mais on craignait cette année-là que certains huguenots, enhardis par l'importance et le développement que prenait chaque jour leur parti, ne troublassent les cérémonies de la semaine sainte par quelques manifestations bruyantes.
Il n'en fut rien; tout se passa le mieux du monde, et M. de Burie, enchanté de ce succès pacifique, écrivait le 10 avril à la reine-mère :
« Madame, encores que je vous aye dernièrement escript » que je craignois fort que à ceste teste de Pasques il advint » en ceste ville quelque trouble, toutes choses s'y sont por- » tées sy doulcement et paisiblement, grâces à Dieu, qu'il » est possible. J'espère que désormais les sujets du Roy en » ce gouvernement seront plus sages qu'ils n'ont esté despuis » quelque temps (2). »
Burie venait de recevoir de Charles IX et de sa mère des lettres qui lui prescrivaient la tolérance à l'égard des calvinistes. Or, peu de temps auparavant (3), le parlement de
(!) Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registres secrets du Parlement, nos. 367, f° 113.
(5) Bibliothèque nationale mss : Fonds français, n° 3186, p. 80. Lettre publiée par M. Tainizey de Larroque dans le tome X des Archives historiques de la Gironde, p. 50.
(s) Le 30 mars, date des lettres auxquelles nous faisons allusion.