‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 130 sur 310 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Bordeaux avait reçu des indications directement opposées ; ce qui montre bien les fluctuations qui se produisaient à cette époque dans la politique de la Florentine ; à ce titre, le paragraphe suivant, pris dans la lettre de Burie, mérite d'être reproduit :

« J'ay reçeu les lettres qu'il a pieu au Boy et à vous » m'escrire de Fontainebleau le pénultiène du mois passé, » suyvant lesquelles je n'ay failly ce matin d'entrer en la » Cour de parlement de ceste ville et leur ay baillé la lettre » de créance que S. M. leur envoyoit sur moy; — et leur » ayant fait entendre ma créance, ils ont esté bien troublés; » car ils ont eu des lettres de Sa Majesté qui sont contraires, » les unes (') font mention de la douceur et clémence dont il » luy plaist et à vous, Madame, user à l'endroict de ceulx » qui, pryant Dieu, ne font point de scandalle, et les » aultres pour estre procédé contre eux , selon qu'il est » porté par l'édict fait à Bomorantin. »

Ainsi, le souffle de la politique avait changé depuis peu ; il était à la clémence dans les derniers jours de mars. Le prince de Condé avait enfin quitté sa retraite de La Fère; il avait fait son entrée à Fontainebleau le 14 mars, et cette fois il y avait été accueilli avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Le lendemain 45, il était admis au Conseil privé. Le chancelier de L'Hôpital ayant d'ailleurs formellement déclaré qu'il n'avait pu découvrir la moindre preuve de sa culpabilité, le roi s'empressa de reconnaître son innocence par une déclaration signée de tous les membres du Conseil.

Le prince était donc pour le moment en grande faveur; c'est ce qui explique les instructions données par la reinemère au parlement de Bordeaux et à M. de Burie à l'égard des calvinistes paisibles, plus occupés des choses du royaume de Dieu que de la politique terrestre, « ceulx qui pryant Dieu ne font point de scandale. »

(') M. Tamizey de Larroque a fait imprimer les leurs au lieu de les unes, ce qui doit être inexact et change le sens de la phrase.

Qu'on nous pardonne d'insister sur cette classification des réformés, empruntée à la lettre du gouverneur et à Catherine de Médicis. A côté des huguenots paisibles et véritablement pieux qui se bornaient à réclamer pour eux et pour leur famille La liberté de conscience ou tout au moins la tolérance, il y avait en Guyenne les huguenots politiques, turbulents et briseurs d'images, qui s'arrogeaient la mission de détruira l'idolâtrie romaine. Ceux-là, toujours bouclés et ceinturonnés, remplaçaient volontiers la bible par les psaumes de Bèze ou de Marot, qu'ils transformaient en chants de guerre, et portaient la dague et l'épée en attendant l'occasion de prendre l'arquebuse.

On peut faire pour les écoliers du Collège de Guyenne une classification analogue.

Certains élèves des classes supérieures (sérieux avant l'âge) et plus particulièrement les dialecticiens qu'exhortait chaque jour leur professeur Jacques Martin, comprenaient la portée du mouvement religieux qui remuait le monde et arrachait des milliers d'âmes à la Rome papale. Quelques-uns même avaient été sérieusement gagnés à l'Évangile, mais la masse des élèves faisait de l'opposition pour le plaisir d'en faire ou cédait à l'attrait de la nouveauté.

Chaque jour, à l'heure de la récréation, ils se réunissaient dans la grande cour du Collège et entonnaient en chœur les psaumes de Clément Marot, en dépit de l'arrêt du Parlement qui en interdisait le chant. Les gens du dehors se groupaient dans la rue, tout contre la porte d'entrée, pour écouter ces voix enfantines qui célébraient la gloire de Dieu, non point en latin d'église, mais dans cette jeune et magnifique langue française, qui, depuis un demi-siècle à peine, commençait à se débarrasser des vieilles formes qui l'entravaient.

Les protestants, accourus de tous les points de la ville, ne tardèrent pas à faire chorus, et un beau jour, le 15 avril, les portes cédèrent sous la pression de la foule ; quatre ou cinq cents huguenots, pénétrant dans la cour, se réunirent aux écoliers, et tous en chœur, animés d'un enthousiasme que

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