CHAPITRE II
avouée, comme elle était celle de tant d'autres savants et écrivains. On sait aujourd'hui, grâce à la découverte de documents importants, que cette princesse, en dépit des affirmations de quelques historiens, professa la religion réformée (1).
En 1532, des assemblées religieuses très secrètes avaient eu lieu dans plusieurs châteaux des environs de Bordeaux, grâce à quelques gentilshommes de haute volée qui en avaient accepté le patronage. De ce nombre était Pierre de Montferrand, seigneur de Langoiran, que nous retrouverons plus tard, dans la période des guerres de religion, à la tète d'une partie des troupes levées par les Réformés. Trahis ou découverts, Pierre et ses coaccusés furent condamnés à 850 livres d'amende. En cas de récidive ils étaient passibles de la mort, et pendus, malgré leur qualité de gentilshommes qui leur donnait droit à la décapitation. L'amende devait être alors portée à 10,000 livres (2).
François Ier, qui tenait à enlever à son adversaire Charles- Quint l'appui du pape Clément VII, venait, pour complaire à ce dernier, de signer en 1533 des lettres-patentes pour l'extinction de l'hérésie luthérienne, expédiant à tous les tribunaux diocésains de son royaume le droit de poursuivre et de juger, concurremment « avec les inquisiteurs de la foy », tous les nouveaux sectaires, les autorisant à faire appel au bras séculier.
Le roi chargeait son « très cher, féal et grand amy » le cardinal archevêque de Sens, Antoine Duprat, chancelier de France, de désigner dans tout le royaume les juges d'église.
Le pape, à son tour, dans une bulle du 3 des calendes de
(') Voici comment s'exprime à son sujet Nicolas de Bordenave, historiographe ofïiciel de Béarn et de Navarre : « Cette princesse a surmonté en savoir, charité et piété toutes les dames de ce siècle. Elle aimait fort les lettres, et sur tout la lecture de la parole de Dieu estoit son plus ordinaire exercice. » P. 40.
(8) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Arrêts, rcg. 20. Langoiran, forte position qui domine la Garonne, à 26 kilomètres de Bordeaux; château-fort du quatorzième siècle, dont les ruines existent encore. Aujourd'hui, commune du canton de Cadillac (Gironde).
22 HISTOIRE DE LA ElÉFORMATION.
septembre 1533, accordait « aux hérétiques, luthériens ou
autres » deux mois pour abjurer publiquement (').
Cette bulle était adressée « aux archevêques, aux évoques et à nos chers fds les inquisiteurs du royaume de France » ; elle fut promulguée à Lyon le 13 décembre et enregistrée le même mois par le parlement de Bordeaux.
Les bulles papales relatives aux poursuites à diriger contre les hérétiques sont nombreuses. Si nous appelons sur celle-ci l'attention du lecteur, c'est qu'elle réglait la formation du tribunal de l'inquisition, qui devait être composé de la manière suivante :
1° Le légat du pape, comme président;
2° Deux membres, laïques ou ecclésiastiques, désignés à Paris par le roi et nommés par lui ;
3° Deux membres choisis en province, également par François Ier et nommés par lui.
De ce tribunal suprême relevaient, pour les procès d'hérésie, toutes les officialités diocésaines et les cours inquisitoriales, au nombre desquelles se trouvait celle que présidait à Bordeaux M. de Ferario, de l'ordre des Dominicains.
Les registres de ce tribunal secret, connu sous le nom de La Tour -Blanche (2), ont malheureusement été détruits ou égarés, de sorte qu'il nous est impossible de connaître le nombre des condamnations qui furent prononcées par lui contre les premiers luthériens de la Basse-Guyenne.
Malgré l'effroi qu'il devait inspirer, les dogmes évangéliques se répandaient de plus en plus à Bordeaux ; le triste spectacle que présentaient trop souvent certaines églises de la ville ou des environs contribuait certainement à faciliter leur extension.
Le 14 juin 1533, une députation de chanoines de Saint-
(*) « Dilectis filiis inquisitoribus heretice pravitatis regni Francie. » Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Enregistrement des édits, reg. 30 bis.
(2) Il existait en Queyries, sur la rive droite de la Garonne, en face de Bordeaux un fief de la Tour-Blanche. Il appartenait en 1521 à Pierre de Bordeaux, écuyer. Une paroisse du Périgord porte aussi ce nom de la Tour-Blanche, elle fait aujourd'hui partie du département de la IJordogne,