CHAPITRE II
Seurin-hors-les-murs se présentait devant la barre du Parlement, pour supplier la Cour de mettre un terme aux saturnales qui se commettaient le soir dans leur église. Ils déclarèrent que pendant les « veillées qu'on avoit coutume de faire » dans la vieille collégiale « et autres églises du diocèse de Bordeaux, on chantoit des chansons déshonnôtes » et qu'il s'y faisait « grand dissolution, excès et scandales ».
Ils avouèrent qu'à la dernière « veillée de Sainte-Claire » des scènes ignobles s'étaient passées dans l'église Sainte- Eulalie à Bordeaux. « Plusieurs tilles » y avaient été violées; quelques-unes même étaient mortes à la suite de ces monstrueux excès. Enfin, dans l'église d'Arveyres, près de Libourne, trois meurtres avaient été commis la veille de la Pentecôte.
Bien que l'archevêque de Bordeaux eût décidé, dans ses constitutions provinciales, que les veillées n'auraient plus lieu, cependant, disaient-ils, certains paroissiens de Saint- Seurin se vantaient de célébrer nuitamment dans cette église la prochaine fête de Sainte-Claire.
Le Parlement, faisant droit à la juste demande des chanoines de Saint-Seurin, défendit les veillées dans les églises, sous peine de mort ('); il enjoignit au sous-maire et aux jurats de Bordeaux de faire promptement le procès des misérables qui avaient commis des viols dans l'église Sainte- Eulalie, la seule, parmi celles que nous avons nommées, qui se trouvât dans leur juridiction (2).
Cependant le Collège de Guyenne traversait une passe difficile. Jehan de Tartas, son principal, n'avait pu, malgré son érudition hors ligne et son mérite incontestable, en conserver la direction. Sa nature essentiellement ombrageuse et jalouse et sa morgue déplaisante lui avaient aliéné
(*) Arch. DÉPARTEMENTALES de la Gironde, série B, Parlement : Arrêts, reg. 21.
(2) Bibliothèque municipale de Bordeaux, mss. : Extrait des registres secrets du Parlement, n° 309, t. Ier, t" 1*20 v°. Les églises de Saint-Seûrin-hors-les-murs et d'Arveyres ne relevaient point judiciairement de la Cour des jurats, mais de celle du Grand-Sénéchal et du Parlement de Guyenne.
l'esprit de tous les professeurs ; quelques-uns même avaient quitté le collège, les autres menaçaient de suivre leur exemple. Les jurats, d'après les conseils de Jehan de Giret, clerc de la Ville et fondateur du collège, firent venir de Paris le savant André de Gouvéa, principal du collège Sainte- Barbe, et lui donnèrent la direction de l'institution bordelaise.
Montaigne, qui fut son élève, a dit de lui « qu'il fut sans comparaison le plus grand principal de France ». Un tel éloge dans la bouche de l'illustre auteur des Essais, suffit à lui seul pour dire ce que valait Gouvéa.
Mandé par les jurats, il partit aussitôt de Paris. Il était à Bordeaux le 12 juillet 1534; le 15, dans une séance tenue à r Ho tel-de- Ville, à laquelle assistaient les membres du Conseil des Trente, il fut officiellement nommé principal du Collège de Guyenne.
Avant son départ pour la capitale, il vit les professeurs de l'ancienne direction Tartas et désigna ceux qu'il désirait conserver. De ce nombre était André Zébédée, avec lequel les jurats traitèrent le 29 juillet.
C'était, au dire de son collègue Britannus, un homme d'une érudition éprouvée qui joignait, à une grande vivacité d'intelligence, un goût parfait et une extrême délicatesse dans les productions de l'esprit (,). Payé sur le pied de 60 livres par an, il recevait des appointements beaucoup plus élevés que la plupart de ses collègues.
Il était originaire du Brabant, et des premiers avait accepté les idées religieuses de la Biformation ; il se lia plus tard avec Calvin, et devint, comme nous le verrons, pasteur en Suisse.
Très aimé de Britannus et de la plupart de ses collègues, il l'était surtout d'un avocat bordelais nommé Charles de Candeley(2), qui, l'année suivante, fut nommé sous-maire de Bordeaux.
(*) Roberti Britanni, attrebatensis, epistolœ. Tolosœ apud Nicolaum Viellardum, 1536, 1 vol. in-12.
(2) C'est le Carolus Candelabrius des lettres de Britannus. Voyez à son sujet Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement, Enregistrement des édits, reg. 3i.