CHAPITRE XX
par les soins des pasteurs La Fromentée et Neufchàtel, trois cents personnes seulement se risquèrent pour cette fois à assister au culte public. Burie, prévenu par quelques faux frères, se hâta d'y envoyer le capitaine du guet nommé Le Breton.
Cet officier, nous dit Théodore de Bèze, « estant arrivé » comme la prière se commençait de faire, après la prédi- » cation, en fut tellement touché que finalement il se mit à » genoux comme les autres. » (l) A partir de cet instant, sa résolution fut prise : il abandonna la messe à laquelle il n'avait jamais compris grand'chose, et suivit les réunions du culte réformé, où du moins on parlait français.
« Estant donc retourné vers Burie et luy ayant rapporté qu'il n'avoit trouvé en ceste assemblée aucune apparence d'armes ni de sédition», mais, au contraire, le témoignage d'une grande piété, ce qui l'avait poussé à faire comme eux, il ne fut plus question de cet incident.
Rassurés par cette indulgence, les calvinistes se rendirent au culte en plus grand nombre; bientôt le local de Saint- Laurent-des-Graves devenant insuffisant, deux vastes salles furent appropriées : l'une, au faubourg des Chartreux, hors de l'enceinte murale et à peu de distance du Château- Trompette; l'autre, dans la ville, dans le voisinage de l'abbaye Sainte-Croix, où la Réforme avait pris naissance (2).
Il fallait aux fidèles, comme à leurs pasteurs, du courage pour se réunir publiquement, car on savait le Parlement très hostile à ces réunions. Il l'avait prouvé le 1er juin en faisant signifier aux jurats l'arrêt relatif aux élections municipales (3).
Sous peine de « punition corporelle et de G00 livres d'amende », défense était faite d'élire d'autres personnes « que gens connus » , de bonnes vie et mœurs et domiciliés
(l) Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. I", p. 785. (3) Idem, ibidem, p. 78(3.
(3) « Ducasse, huissier en la Cour, a signifié l'arrêt donné en icelle le vingt neuviesme jour de may dernier, etc. » Arch. municipales de Bordeaux, série BB, Fragments du Registre de la Jurade de 1561.
à Bordeaux. On devait exclure du vote tous les gens « atteints, accusés ou notoy rement soupçonnés du crime d'hérésie, sédition ou escandalles jrublicques », tous ceux enfin qui se seraient réunis « en assemblées illicites, pour ouïr en public ou privé les ministres ou aultres n'ayant auctorité du diocésain ou ses vicaires, de prescher suivant les édits du Roy. » (')
Ainsi, pour être privé de ses droits électoraux, il suffisait d'être soupçonné de tendances hérétiques; ou simplement accusé d'avoir fait acte de présence au prêche, pour être fouetté de verges par le castigateur sur les carreaux de l'Ombrière.
En dépit de cette ordonnance, les réunions n'en continuèrent pas moins aux deux extrémités de la ville. La Fromentée et Neufchàtel se multipliaient, bravant les dangers de toute nature qui les menaçaient. Il semblait qu'ils eussent le pressentiment de leur fin prochaine et du supplice qui les attendait.
Les rapports entre le Parlement et Burie commençaient à être fort tendus. Le parti des fanatiques ne pouvait lui pardonner sa condescendance envers les huguenots; on aurait voulu qu'il confondît les calvinistes paisibles avec les iconoclastes, ce que sa conscience lui défendait de faire.
Il est juste de dire qu'il avait aussi ses partisans dans le sein du Parlement ; ceux des conseillers qui penchaient vers la Réforme et ceux qui depuis longtemps lui appartenaient de cœur, comme Jehan de Giret, Dupont ou Joseph de Valier, étaient avec lui dans les meilleurs rapports; mais leurs collègues et la majorité catholique leur faisaient un crime de ces relations (2).
M. de Valier faisant partie des juges désignés dans une
(J) Arch. municipales de Bordeaux, série BB, fragments du Registre de la Jurade de 15G1. Arrêt du 29 mai, signifié le 1er juin par le ministère de l'huissier Ducasse.
(-) Joseph de Valier, seigneur de Talence et de La Peyrine, avait remplacé, comme conseiller au Parlement, son père Pierre de Valier, le 27 mai 1553. Jl fit partie du conseil privé de la reine de Navarre et fut condamné à mort par arrêt de la Cour.
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affaire civile, l'une des parties se hâta de déposer une requête de récusation contre ce conseiller. Elle était fondée sur cet étrange motif « que le dit de Valier hantait M. de Burie » (')•
Charles de Coucy prit fort mal la chose. Il se présenta dans le courant de juin devant les Chambres assemblées et se plaignit, avec la franchise d'un soldat, « de ce que la seconde Chambre eût expédié cette requête de récusation, » faisant ressortir en termes énergiques la gravité de ce fait.
M. Pierre de Lavergne, qui présidait la seconde Chambre, répondit que l'expédition de cet acte n'ayant été faite qu'après délibération « en bonne et notable compagnie », il n'était pas tenu d'en rendre compte. Au surplus, ajouta-t-il, l'arrêt de la Cour est « bien donné », puisqu'il est « conforme aux ordonnances du roi ».
M. de Burie se retira fort irrité.
Le Parlement avait la haine et l'horreur du schisme par lequel la religion du royaume était menacée ; il aurait désiré que, par un nouvel édit, l'on rentrât dans la voie de la répression à outrance. Il y poussait de toutes ses forces, écrivant lettres sur lettres à la reine-mère, à Charles IX ou au roi de Navarre (2), dans lesquelles il exagérait encore la gravité de la situation déjà fort tendue.
Toute cette encre se dépensait en pure perte, Catherine de Médicis ne se rendait pas. Vers le mois de juillet, le Parlement, dont l'archevêque faisait partie, prit la résolution de lui expédier un de ses membres les plus ardents contre l'hérésie, le conseiller François de Baulon, auquel il était réservé le triste honneur d'appeler, quelques années plus tard, les jésuites à Bordeaux.
« Nous vous supplions, écrit la Cour à Catherine de » Médicis, remédier au plus tost par la force à ce que » l'audace et témérité des dits séditieux et meschans soit
(*) Bibliothèque municipale de Bordeaux : Extrait des registres secrets ins. 307, f» 116.
(5) Voyez dans le tome XIII des A.RCH. historiques de la Gironde, les lettres des '23 avril, 7 juin, 1er juillet, 28 juillet, 1" août, 23 août, 7 septembre, etc.
» réprimée et punie, et les bons, c'est-à-dire les catholiques, » soutenus et préservés. Autrement nous prévoyons une » prochaine sédition, subvention et mutation de toutes » choses, anciennes, sainctes et bien instituées, et qui, si » bien tost n'y est pourvu par la force, est à craindre que » cy après mal aysément l'on y pourra remédier ('). »
A la même époque, des troubles pour le fait de la religion ('datèrent à Lectoure en Condomois. Charles IX écrivit le 28 juin à M. de Burie de se rendre en toute hâte dans cette ville pour punir les coupables. Il désigna deux maîtres des requêtes, MM. de Saint-Martin et de Saint-Pol, pour instruire l'affaire. Mais, craignant quelque retard, le roi décida que le sénéchal d'Armagnac et les juges du présidial de Lectoure seraient chargés de l'enquête.
Burie reçut les ordres du roi le 6 juillet, et le même jour il lui présenta par écrit quelques observations.
Après lui avoir dit qu'il était prêt, comme toujours, « à mettre le pied dans l'étrier, » et qu'il n'épargnerait pas plus sa vie qu'il ne l'avait fait jusque-là, il crut devoir le prévenir que les populations du Condomois et de l'Armagnac étaient violentes par nature et très surexcitées pour le moment. « Si tost que j'auray faict prendre le moindre de ceulx qui se sont mêlés de ceste affaire et qui sont de ceste religion, vingt quatre heures après j'auray 3 ou 4,000 hommes pour le moings sur les bras pour me les faire rendre. » (2)
Il priait en conséquence Sa Majesté de vouloir bien lui adjoindre quelque capitaine avec sa compagnie, M. de Monluc ou M. de Gondrin, ou même tous les deux, ce qui vaudrait mieux encore. « Il me semble, Sire, ajoutait-il, que M. de Monluc en est fort digne et d'une plus grande charge que celle-là. »
Les meneurs du parti catholique furent enchantés du
(') Bibliothèque nationale, mss. Fonds françoïs, 15875, p. 3.
(2) Bibliothèque lmpébiale de Saint-Pètebsbourg, mss. Document publié par M. Edouard de Barthélémy dans le tome XVII des Archives HISTORIQUES de la Gironde, p. 260.