CHAPITRE XXI
montant au clocher pour sonner le tocsin, les autres mettant la main à l'espée, les autres jetant des pierres, la sédition s'eschauffa d'une terrible façon. »
Le maire de Bordeaux était encore M. de Carie, frère du président de ce nom. Tous deux accoururent avec les jurats devant l'église Saint-Remy. Les archers du guet séparèrent les combattants, et des arrestations furent faites. Quatorze catholiques furent conduits dans les prisons de l'Hôtel de Ville. Mais le procureur général ayant porté l'affaire devant le parlement de Guyenne, ils furent naturellement acquittés et remis en liberté (').
L'avocat Lange, qui revenait de Paris, où il avait eu la hardiesse d'exposer au Conseil privé son projet de syndicat, jugea le moment favorable pour le reprendre activement avec Thomas de Ram, lieutenant du grand sénéchal.
Espagnol d'origine, ce dernier, si Ton en croit Théodore de Bèze, avait conservé toutes ses sympathies pour sa première patrie, avec laquelle il avait conservé des intelligences par l'intermédiaire de son frère, l'abbé de Piam, qui l'habitait encore (2).
« Quant à Lange, il estoit devenu si fier pour avoir porté la parole pour le Tiers aux Estats d'Orléans et si mal content de n'avoir esté récompensé de quelque haut estât, qu'il ne se souciait que de parvenir, à quel prix que ce fùt(3)>>.
Alors que Pierre d'Ossun écrivait à Charles IX en parlant de la ville de Bordeaux : « Toutes choses y sont et vers la sénéchaussée d'icelle en tel repoz et tranquilité qu'elle ne
(') Théodore lie Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, p. 786 et 787.
(2) C'était probablement le fils de Dominique de Ram, natif d'Aragon, mais naturalisé français le 8 mai 1543, après vingt ans de séjour en France, dont quatorze à Bordeaux. Il fut successivement avocat, professeur de droit canon et conseiller au Parlement. (Voyez le Parlement de Bordeaux et la Cour des commissaires de i54'J, par M. Brives-Cazes, p. 208.) Cependant ce nom de Ram, qui n'a rien d'espagnol, existait à Bordeaux depuis le commencement du quinzième siècle. (Voyez Histoire du Collège de Guyenne, par E. GauIIieur, pages xn à xv de l'introduction.)
(3) Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. I", p. 787.
pourroit estre plus grande (*) », un véritable danger menaçait la population paisible. Lange et Piam, ces deux énergumènes, agissant en apparence au nom des marguilliers de l'église Saint-Remy, réclamaient la mise en liberté des quatorze catholiques arrêtés lors de l'échauffourée du 1er novembre, par le président Carie. En peu de jours, 3,000 personnes furent enrôlées par eux dans le syndicat, parmi lesquelles un certain nombre de membres du clergé et le président Roffignac, « homme si vilain et si détestable en sa vie, qu'à grand peine y eut il jamais... plus infâme (J). »
Ces 3,000 adhérents furent armés et divisés en six sections, correspondant aux six jurades de la ville. A la tête de chacune d'elles était un syndic. Les sections elles-mêmes étaient subdivisées en « quartiers et paroisses ».
Le but secret des instigateurs de cette redoutable création était d'obtenir la révocation de M. de Burie comme lieutenant général du roi de Navarre au gouvernement de Guyenne, et son remplacement par Monluc, de Sansac ou d'Escars(3).
Burie les gênait; ils l'accusaient de favoriser les réformés dont ils méditaient la perte.
A la suite de l'affaire du cimetière Saint-Remy, le moine franciscain dont nous avons signalé l'ardente controverse, avait formé le projet de quitter Bordeaux. L'archevêque s'y opposa, et obtint le 3 novembre un arrêt du Parlement qui défendait au père Masentin de quitter la ville.
Sur la requête présentée à la Cour par messire Antoine Prévost de Sansac, archevêque de Bordeaux, « que le beau père Masentin, religieux de l'ordre de Saint-François, avoit
(!) Lettre du roi du 2 novembre 1561. (Arch. historiques de la Gironde, t. XIII, p. 165.)
(2) Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, p. 787.
(3) On savait que le roi de Navarre n'aimait pas Burie, dont la nomination avait été faite, en 1560, presque malgré lui. Dans une lettre adressée par le cardinal de Lorraine à Antoine de Bourbon au mois de juin 1560, nous relevons le passage suivant : « Quant à ce que vous m'escrivez touchant vostre gouvernement [de Guyenne] où vous ne vouliez avoir d'aultre lieutenant que M. le mareschal de Termes, c'est chose qui ne despend point tant de moy que je puisse contraindre le mareschal d'y aller en ayant si peu de volonté qu'il a, etc. » Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg : Lettres inédites du cardinal de Lorraine.