CHAPITRE XX f
Questionné par le premier président au sujet des forces militaires sur lesquelles on pouvait compter pour la défense de La ville, il répondit qu'il n'avait que 40 soldats pour la garde du Château-Trompette; que le capitaine du château du Hâ disposait d'un nombre égal pour la défense de cette forteresse, et qu'il avait de plus 30 hommes pour la garde de la ville et les rondes de nuit (').
En tout 110 hommes pour défendre la ville contre les entreprises des huguenots ou contre celles non moins redoutables des gens du syndicat! On pouvait à bon droit concevoir quelques craintes.
En outre, le maire et les jurats prétendaient que c'était à eux à donner le mot d'ordre, droit que réclamait M. de Vaillac. Une discussion fort vive s'était engagée entre eux à ce sujet. Mais ce dernier ayant exhibé certaine « lettre missive du Roy, par laquelle il luy étoit mandé de prendre garde à la ville, en absence du sieur de Burie et du sieur de Noailles », le Parlement lui donna gain de cause (-).
A peine M. de Vaillac s'était-il retiré, que le premier président Lagebâton donna l'ordre d'introduire dans la Grand'Chambre le ministre Philibert Grené. Ce magistrat lui parla sévèrement, énumérant les griefs qui lui étaient imputés, au sujet desquels il avait reçu des plaintes.
Il lui reprocha de lever des contributions sur les fidèles de son Église, qui, malgré les édits du roi, assistaient au prêche « les armes au poing ». Il l'accusa de tenir des « consistoires », dans lesquels il s'attribuait audacieusement « la connaissance de plusieurs affaires civiles ou criminelles » et de recevoir « une infinité de gens malvivans auxquels la congrégation servait d'asile. Il lui défendit, en terminant, de prèther aussi publiquement qu'il le faisait » (3).
(') Bibliothèque municipale de Bordeaux : Extrait des registres secrets, ms. 367, f° 128.
(*) « Le lendemain 23 feust ordonné par la Cour que le dict de Vaillac bàilheroit le mot du guet, sans préjudice du droict des parties. » Idem, ibidem.
(8) Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait (tes registres secrets, ms. 309, f« 310 v°.
Philibert Grené se défendit courageusement, tout en luisant preuve d'une grande déférence pour les ordres de la Cour. Les deniers qu'il recevait étaient destinés à venir en aide aux nécessiteux dont le nombre était très grand, car la misère était affreuse (1). Ces « malvivans » étaient tout simplement des pauvres qui vivaient mal, car ils faisaient maigre chère, mais à leur corps défendant. Les affaires dont s'occupait le Consistoire étaient uniquement de discipline intérieure. Restait la question des armes; mais des gens dont la vie est journellement menacée, avaient bien le droit de prendre quelques précautions contre leurs ennemis mortels.
Cependant, à tort ou à raison, l'inquiétude était grande, et l'on redoubla de surveillance. Déjà depuis le mois d'août l'audiencier, le contrôleur et les autres secrétaires de la Chancellerie avaient reçu du Parlement l'ordre de se rendre la nuit, chacun à son tour, à la garde des portes. Le 28 novembre, à la réquisition des jurats, et «attendu l'émir lient péril», la Cour ordonne aux plus jeunes avocats ou procureurs de s'y rendre également, ainsi qu'à Yestinguet. Ils devaient obéir à la première injonction des jurats.
Les plus âgés devaient se faire remplacer dans le même service par un homme sûr et possédant les qualités requises.
Il fut décidé que les présidents, conseillers et autres officiers de la Cour rassembleraient le plus d'hommes, de munitions et d'armes qu'il leur serait possible, « à cause, dit le manuscrit des Registres secrets, du péril émincnt de ceux de la religion prétendue réformée (2). »
La terreur était si grande à Bordeaux, que les ecclésiastiques mêmes s'armaient, redoutant un coup de main. Il faut
(J) « La Cour avertie du grand nombre de pauvres qui se trouvent à l'hôpital Saint-André, lesquels ne peuvent estre nourris et alimentés sans estre aidés des aulmosnes des habitans de Bordeaux, ordonne aux jurats de pourvoir à leurs besoins en prélevant la somme nécessaire sur chacun des manans et habitans de la dite ville, advocats et procureurs en la Cour. » (Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 156.)
(2) Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registes secrets, ms. 3G7, f° 128.