‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 161 sur 310 · CHAPITRE XXI. RI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI. RI

dire qu'ils recevaient de terribles nouvelles de l'Agenais. « II fault que je vous dise, écrivait un anonyme, que les » pauvres gens d'église en Agenez et aux environs sont tant » persécutez qu'ilz ne peuvent plus souffrir ceste cruaulté de » quoy l'on use envers eux et aux catholiques, et pense que » si le Roy n'y remédie pas, ils se deffendront estant en » plus grand nombre.... Ils sont désespérez, vu l'audace qui » presse les Huguenots. Ils courent à force les prestres et » les religieux en Agenez, comme l'on faict des lièvres en » Beauce. Ils ont bruslé à Marmande un couvent de Corde- » liers. M. de Burie a plus gasté que amandé. Dieu en ayt » pitié s'il luy plaist('). »

Cette lettre, remarquons-le, établit une distinction entre les huguenots batailleurs et les calvinistes paisibles, « les bons craignant Dieu et le Roy mesmement » . C'est parmi ces derniers qu'il faut ranger la population réformée de Bordeaux.

Mais les gens affolés, les prêtres surtout, n'y regardaient pas de si près, et ils établissaient entre les uns et les autres une confusion regrettable.

Le bruit courait que les calvinistes bordelais voulaient pour la première fois s'assembler à Noël afin de célébrer la Cène; le clergé et les membres du syndicat répandaient le bruit que ce projet n'avait d'autre but que de masquer une prise d'armes.

On lit dans les Capitulaires de Saint-André, à la date du 27 novembre : « M. le doyen a pris charge de mettre gardes à l'église aux despens du Chapitre, contre les huguenotz affin qu'ilz ne se saisissent de l'Église^). »

11 parait même que le diable, cet éternel ennemi du genre humain, quœrens quem devoret, avait des intelligences au cœur de la place, car à la date du 5 décembre nous voyons le Chapitre défendre « à tous Messieurs de l'Église » et aux

(') Bibliothèque nationale : Fonds français, vas. 6948. Lettre anonyme du 2G novembre 1561.

(!) Arch. départementales de la Gironde, série G, Chapitre Saint-André, Capitulaires, reg. 350, l'° 210 \".

« choristes d'aller aux prcsches sive prières des ministres des huguenots », sous peine d'être excommuniés et de perdre leurs «distributions quotidiennes^)».

C'est encore l'éternelle histoire du fruit défendu, dont l'attrayante saveur séduit les plus sages ou les plus austères. Et nous verrons bientôt, d'après ces mêmes registres capitulants, ce qu'était l'austérité des chanoines de la primatiale.

De son côté, le Parlement prit une résolution analogue à celle du Chapitre; il défendit aux avocats et aux procureurs sous peine de suspension de leurs offices, de fréquenter le prêche des calvinistes (2).

Mais les avocats du barreau bordelais, dont le nombre était considérable (3), ne l'entendaient pas de cette oreille. C'est dans cette classe intelligente que se retrempait le Parlement, qui lui empruntait la plupart de ses membres. Les plus remarquables d'entre eux étaient sympathiques aux doctrines des réformateurs. Il me suffira de citer Guillaume Blanc, l'éloquent défenseur de Bordeaux auprès d'Henri II après la cruelle répression de 1548 ; Jehan de Ciret, fondateur du collège de Guyenne; Joseph de Valier, qui bientôt allait entrer au Conseil privé de la reine de Navarre ; Bertrand de Tustal, sieur de Laubardemont; Bertrand de Lavie, maître des requêtes du roi de Navarre; Jehan de Guilloche, qui devait payer de son sang ses convictions religieuses ; Jehan Dupont, l'un des protégés de Jeanne d'Albret, et tant d'autres.

Ces énergiques défenseurs de la liberté de conscience se hâtèrent de présenter une requête à la Cour pour la supplier de les entendre avant la publication de l'arrêt. Dans la séance du 9 décembre, Me Jehan Dupont prit la parole devant les Chambres assemblées, et soutint courageusement que le Parlement n'avait pas le droit de leur défendre d'entendre

C1) Arcii. départementales de la Gironde, série G, Chapitre Saint-André, Capitulai? es, reg. 350, f° 211.

(2) Birliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registres secrets, ms. 367, f° 82.

(*) En 1544, le nombre des avocats inscrits au Tableau ou Rôle officiel déliassait une centaine ; il s'était beaucoup accru depuis cette époque en raison de l'importance plus grande qu'avait prise le Parlement.

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