CHAPITRE XXI
le Parlement lit publier à son de trompe la défense expresse de célébrer la Cène, qu'il y consentit, craignant sans doute que la Cour, irritée de sa résistance, ne le desservit auprès du roi.
Mais les conseillers ne l'eurent pas plus tôt quitté, qu'il regretta l'autorisation qu'ils venaient de lui arracher. C'était un homme d'une trop grande droiture pour ne pas reconnaître la piété sincère et le caractère paisible des réformés de Bordeaux.
Dans cette occurrence, il courut trouver le maire, M. de Noailles, et Monluc qui passait à Bordeaux, se rendant à la Cour, et leur lit part de son embarras.
Tous trois étant de l'avis qu'on n'avait pas le droit d'empêcher les calvinistes d'accomplir un acte religieux qui n'entraînait d'ailleurs au point de vue de l'ordre aucune conséquence fâcheuse, M. de Merville, grand sénéchal de Guyenne, en informa le Parlement, l'avertissant « qu'ils avaient reçu du roi défense expresse de loucher à l'une ou à l'autre religion » ('). Ce mot résume à lui seul la politique qu'essayait alors de suivre la reine-mère, d'après les conseils de Lhôpilal.
C'était le 26 décembre ; l'exaspération de la Cour fut à son comble. Deux présidents, quatre conseillers des plus anciens, deux présidents aux enquêtes, l'avocat et le procureur général du roi, suivis du greffier Pontac, se rendirent en toute hâte auprès de Burie et de Monluc, afin de savoir du premier « quelles raisons le poussaient à changer si souvent d'opinion? »
Vous ne sauriez, lui dirent-ils, prendre meilleur aduis que d'une Cour de parlement » ; le nôtre est que l'acte autorisé par vous doit être, au contraire, interdit comme dangereux pour l'ordre public et scandaleux pour la religion. Vous dites que vos instructions vous défendent « de toucher à l'une ou à l'autre des deux religions », mais en permettant
C1) Bibliothèque municipale de Bordeaux : Extrait des registres secrets, ma. 309, f"s 319 à 321.
cette cérémonie d'un culte nouveau, vous portez atteinte à « l'ancienne religion » de la France.
Ils parlèrent avec tant de véhémence, que le gouverneur dut céder. 11 fut convenu que la Cour rendrait immédiatement un arrêt pour défendre aux religionnaires la célébration de la Gène et le ferait publier par La ville. De son côté Burie devait envoyer aux calvinistes un de ses capitaines pour leur faire la môme interdiction.
Cet officier partit en effet pour accomplir sa mission; mais Charles de Coucy, l'ayant [iris à part, le chargea de dire aux réformés qu'il les autorisait à célébrer «secrètement» la Cène « dans leurs maisons et dans leurs familles » (').
Le Parlement ne perdit pas de temps; l'arrêt d'interdiction fut rendu et publié à son de trompe dans la journée du 27. Le lendemain, Courdon de Genouillac, gouverneur du Château-Trompette, était mandé devant la Cour pour concerter avec elle les mesures que réclamait la gravité des circonstances.
Nous avons déjà parlé de ses discussions avec le maire Antoine de Noailles, capitaine du château du Hà; leurs rapports étaient toujours assez hostiles, incident très fâcheux pour la sûreté de la ville. Noailles était d'ailleurs bon catholique, tandis que Vaillac, beau-frère de Pardaillan, l'un des gentilshommes calvinistes les plus compromis en Agenais, était fortement soupçonné de pencher en secret du côté des novateurs.
On verra bientôt que ses croyances religieuses, si tant est qu'elles fussent telles, ne l'empêchaient pas à l'occasion de faire son devoir.
(!) Bibliothèque municipale de Bordeaux : Extrait des registres secrets, ms. 369.