CHAPITRE XXII
hauteur; François <lc Fumel s'oublia jusqu'à le frapper à la tête avec la crosse de sou fusil (').
Les paysans — qui le détestaient à cause de sa cruauté — le suivirent en criant: «A mort! à mort! tue! tue! attends poutiron, tourne visa/je vilain méchant, tourne visage. »
M. de Fumel n'était pas seul; il avait avec lui quatre ou cinq serviteurs armés et son fils, âgé de onze ans. A cause de ce dernier, il jugea plus prudent de ne pas répondre et piqua des deux pour regagner son castel.
La fureur des paysans était loin d'être calmée ; ils envoyèrent un avis aux gens des Églises les plus proches, qui, dès le point du joui", s'assemblèrent en armes au nombre de quinze cents à deux nulle hommes pour faire le siège du château.
Deux jeunes gens dont M. de Fumel avait maltraité le père en diverses occasions, s'embusquèrent dans le haut d'une maison voisine. Le baron ayant eu l'imprudence de paraître sur la terrasse, ils « luy tirèrent chacun une arquebousade par la fenêtre du grenier » et le blessèrent mortellement. Il était alors de sept à huit heures du matin (2).
A deux heures de l'après midi, les paysans mettaient le feu à la porte 'principale, en brisaient une autre à coups de hache et commençaient le siège du manoir, dont ils s'emparèrent assez facilement.
François de Fumel, à l'agonie, était étendu sur son lit; des jeunes gens s'en approchèrent, et comme il leur disait : « Dieu vous garde mes amis » , ils s'écrièrent : « Ah! méchant persécuteur, tu n'as pas toujours dit ainsy! tu nous as persécutés jusques à présent, mais à cette heure tu en seras bien payé. » Et l'arrachant de son lit, ils le rouèrent de coups et lui coupèrent la gorge, malgré les supplications de sa femme, Gabrielle de Verdun, qui reçut plusieurs blessures
(}) Dr Thou, Histoire universelle, t. III, p. 28Ô.
(2) Sentence des Commissaires royaux contre les meurtriers de François Fumel (1er avril 1562). A.RCH. historiques de la Gironde, t. VIII, p. 207.
voulant défendre son mari('). Après quoi, ces misérables eu pillèrent le château, et n'étant plus retenus par aucun frein, sVn donnèrent à cœur joie.
La religion, comme on voit, n'était pour rien dans ce malheureux et sinistre événement, qui plongea les protestants dans la consternation; ils comprirent qu'on allait se servir contre eux de cette terrible vengeance exercée contre leur seigneur par des paysans à bout de patience.
Et de fait, les catholiques ne se gênaient pas pour dire « que le peuple ne tendait qu'à s'affranchir, que la liberté religieuse lui servait de prétexte pour secouer le joug des seigneurs, l'aire périr toute la noblesse, se soustraire à l'obéissance due aux magistrats, changer la forme du gouvernement et abolir jusqu'au nom de roi(2) ».
Ces propos, quelque absurdes qu'ils fussent, ne laissèrent pas de faire une grande impression sur l'esprit de Gbarles IX et sur celui de la reine-mère.
La noblesse catholique, animée par les seigneurs de Lomagne, de Terride et d'Ossun, regarda le meurtre de Fumel comme une déclaration de guerre, et résolut d'en tirer vengeance en formant une ligue (3).
De leur côté, les protestants, se voyant sérieusement menacés, nommèrent des délégués qui s'assemblèrent à Sainte-Foy sur Dordogne pour constituer un synode provincial de la Haute-Guyenne et du Limousin, sénéchaussée qui relevait du parlement de Bordeaux.
Il y fut décidé qu'on élirait deux cliefs généraux, appelés protecteurs, pour le ressort des parlements de Toulouse et de Bordeaux; chaque province, composée d'un certain nombre de colloques, nommait son chef ou colonel. Ces officiers devaient avoir sous leurs ordres les capitaines élus
(*) Arcii. de M. le comte de Fumel : « Copie d'arrest rendu en conséquence
du meurtre commis par les habitants de Fumel le jour de lunriy 24 de
novembre 1561 »; document publié par M. Gustave Labat, dans le tome VIII des Arcii. historiques de i.a Gironde.
(2) De Tiiou, Histoire universelle, t, III, p. 280.
(') Idem, ibidem, et de Bèze, Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, t. \«r, p. 802 et 803.