CHAPITRE XXIII
autant il va se montrer impitoyable pour les assassins de M. de Fumel.
Pour ce qui est de Monluc, c'est surtout dans sa correspondance qu'il convient de l'étudier; il s'y montre bien plus à nu que dans ses Commentaires, écrits on vue de la postérité, et dans lesquels ce fanfaron de cruauté parle sans cesse de ses exploits et de son désintéressement.
Il nous raconte par exemple les propositions qui lui furent faites par les protestants, alors qu'il était encore dans sa maison d'Estillac, avant de venir rejoindre à Bordeaux M. de Burie.
C'est d'abord le ministre Barelles, qui vient de la part des Églises lui offrir « un bon présent » et 4,000 hommes de pied soldés par elles.
« 0 meschans, luy dis-je, je voy bien où vous voulez en » venir; c'est de mettre le royaume en division. Vous autres, » Messieurs les ministres, vous faites tout ceci sous couleur » de l'Évangile. »
» Je commençoy à jurer et l'empoignoy au collet en luy disant : « Je ne scay ce qui me tient que je ne te pende » moi-mesmc à ceste fenestre, paillard, comme j'en ai » étranglé de mes mains une vingtaine de plus gens de » bien que toi. »
Après Barelles, c'est Bois-Normand, l'ancien prédicateur du roi de Navarre, accompagné du capitaine Antraigues. Ce dernier sortait de la compagnie de Monluc, et faisait des enrôlements pour les Églises réformées.
Puis c'est son propre fermier, nommé Labat, qui lui reproche familièrement d'être trop vif et de n'avoir pas eu la patience d'écouter Barelles et Bois-Normand, dont les propositions n'avaient rien de blessant. Il termine en lui offrant 30,000 écus de la part des Églises, à la seule condition de ne pas prendre les armes contre elles.
J luit jours après, ce n'est plus 30,000, mais 40,000 écus que vient lui proposer le capitaine Sendat, et qu'il refuse encore après un beau discours trop arrangé pour être vrai.
« Néantmoins, ajoute Monluc, l'on m'a voulu accuser d'avoir pillé les finances du Roy et d'avoir mis impositions sur le pays pour m 'enrichir . Dieu et l;i vérité sont avecques moy et le témoignage (tes trois Estats de la Guyenne, qui feront cognoislre que je n'ai jamais faict tels actes ('). »
Malheureusement pour la mémoire de Monluc, on sait aujourd'hui, grâce à de nombreux documents, ce que vident ses protestations.
En outre de sa solde de capitaine et du traitement qu'il reçut comme lieutenant du roi en Guyenne ;'i partir do sa nomination, Monluc touchait encore chaque mois 500 livres pour son platÇ1). C'est Charles IX lui-même qui le lui rappelle. Les registres capitulaires de Saint-André, ceux de la Jurade bordelaise, le procès-verbal du siège de La Réole et autres documents de la plus parfaite authenticité, prouvent que Monluc recevait de différents côtés beaucoup de présents destinés à entretenir sa verve batailleuse contre les huguenots.
« Dans toutes ses guerres, nous dit Brantôme, Monluc gagna la pièce d'argent; auparavant il n'avoit pas grandes finances et se trouva avoir dans ses coffres cent mille escus. »
Quoi qu'il en soit, Monluc ayant besoin de quelques jours pour donner des directions à ses capitaines et mettre ordre à ses affaires, M. de Burie et lui prirent rendez -vous à Clairac.
Une lettre des commissaires de robe longue leur prescrivait de se rendre premièrement à Cahors pour y sévir contre les catholiques coupables d'assassinat; mais sur le refus de Monluc, prétextant que la commission de la reinemère leur ordonnait de commencer leur expédition par Fumel, Charles de Coucy crut devoir lui faire cette concession, et partit de Bordeaux pour le rejoindre à Clairac (3).
(!) Commentaires, p. 230.
(2) Biblioth. impériale de Saint-Pétersbourg, hiss. : Lettres de Charles IX. (s) Commentaires, liv. V, p. 231.