CHAPITRE II
Cordier ('); ce dernier, pour se dérober aux poursuites, dut s'éloigner de la capitale (2).
Sans doute quelques amis fidèles, Claude Budin entre autres, connaissaient sa retraite et l'indiquèrent à Gouvéa qui, parti de Bordeaux le samedi 21 novembre 1534, dut arriver à Paris du 12 au 15 décembre, pour y chercher des professeurs. Cordier accepta la chaire qui lui fut offerte au Collège de Guyenne et s'estima fort heureux d'y trouver un asile.
Nous avons montré dans un ouvrage spécial quelle déférence et quelle considération avait André de Gouvéa poulies régents appelés à le seconder; mais il professait pour Mathurin Cordier, dont il avait pu apprécier le mérite, une estime toute particulière; aussi eut-il le bon esprit de s'aider de ses conseils pour l'organisation intérieure des études.
Le plus bel éloge qu'on puisse faire de Mathurin Cordier, c'est de montrer le respect qu'il sut inspirer à ceux qui l'entouraient et qui le voyaient à l'œuvre; il suffit de rappeler avec quelle admiration ont parlé de lui ses collègues de Bordeaux, dont les œuvres sont arrivées jusqu'à nous, comme Britannus, Junius Rabhïus et Voulté.
Claude Budin, qui fut son ami le plus intime, à ce point que les livres et la bourse .de l'un étaient aussi à l'autre, et cela depuis l'époque où, jeunes gens tous deux, ils s'asseyaient côte à côte sur les bancs de l'école (3), Claude Budin était de Chartres, et, comme Mathurin Cordier, avait fait ses études à l'Université de Paris. Il était licencié en droit et maître ès arts (4). C'était un homme de mœurs
(!) Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de François Ier, public par M. Ludovic Lalanne. Paris, 1854.
(2) «.Lutetiaprofuguspropter Evangelicœ doctrinœ professionem. » (Préface des Colloques.)
(3) Lettre de Mathurin Cordier aux syndics et au Conseil de Genève, publiée par M. Jules Bonnet. Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme français, t. XV, p. 414 et suiv. L'original, tout entier de la main de Cordier, existe à la bibliothèque de Genève.
(*) Arch. départementales de i.a Gironde, série E, notaires: Minutes de Pierre Fredaigne, 279-1.
très douces, qui possédait au suprême degré l'art de l'enseignement et contribua puissamment à établir la réputation du Collège de Guyenne (*), dans lequel il passa dix ans. Il se maria pendant son séjour à Bordeaux et devint père de deux enfants. Comme Matburin Cordier, Claude Budin avait accepté les idées de la Réforme.
Ainsi le collège de Bordeaux comptait un grand nombre de professeurs qui, sinon ouvertement, du moins en secret, avaient rejeté la plupart des superstitions de l'Église romaine. Quelle que fût leur discrétion et leur respect pour la mission si grave dont ils étaient chargés, il est difficile de supposer que l'ardeur de leurs convictions et du prosélytisme ne les entraînât point à enseigner à leurs élèves ce qu'ils considéraient comme la vérité. Ceux-ci, rentrés le soir dans leur famille, devenaient à leur tour et quelquefois sans même s'en douter, des propagateurs de l'hérésie nouvelle.
Le moment d'ailleurs était, en 1535, tout particulièrement favorable pour l'évangélisation.
Le sous -maire et le clerc de la ville étaient au nombre des novateurs.
Le premier, nommé Charles de Candeley (Carolus Candelabrius), était fils d'un conseiller au Parlement et avocat lui-même. C'était un homme fort instruit, dont les ancêtres, paraît -il, avaient rempli des charges importantes dans le Conseil de la Ville (2). Son adhésion à la Réforme lui suscita plus tard beaucoup de tracasseries.
Jehan de Ciret, clerc- secrétaire de la Ville et fondateur du collège, était plein d'enthousiasme et d'ardeur pour le double mouvement qui . entraînait alors la jeunesse. La Réforme l'attirait comme la Renaissance. L'une, pour lui, complétait l'autre.
Fort de leur assentiment, et peut-être conseillé par eux, un homme d'une piété aussi sincère qu'éclairée, nommé
(') Lettre de Mathurin Cordier, citée plus haut.
(2) « Pater enim tuus cœterique majores tui viri magni et in regenda Republica exereitatissimi. » Lettres de Britannus, opus cit.