CHAPITRE
Jehan Collassus, ouvrit à Bordeaux, vers cette époque, une école du premier âge; son enseignement et sa douceur furent bientôt appréciés; plus de deux cents enfants ne tardèrent point à la fréquenter et, grâce aux exhortations journalières de leur maître, ouvrirent leur cœur à l'Évangile (*).
Pendant son séjour à Bordeaux, Jehan Collassus, dont nous ignorons absolument l'origine et la nationalité, noua des relations amicales avec quelques-uns des professeurs du collège, où se trouvait aussi, comme dans nos lycées, une classé de commençants et d'abécédaires, dirigée par Me Bertrand Baimbourg(2). Mais c'est surtout avec Mathurin Cordier et son collègue André Zébédée qu'il se lia plus particulièrement, par suite de leur communauté de sentiments. Nous verrons plus tard qu'il les suivit à Genève (3).
Les protestants ont pu se diviser sur une foule de questions dogmatiques et ecclésiastiques; mais il est un point sur lequel, dans tous les temps et dans tous les pays, ils ont été unanimes : c'est l'importance de l'instruction de la jeunesse.
Uniquement fondé sur la connaissance de la Bible, le protestantisme naissant avait des raisons majeures pour chercher à créer des écoles élémentaires. Il devait évidemment répandre autant qu'il était en son pouvoir l'enseignement de la lecture, afin que, par le moyen de l'enfance, le livre qu'il acceptait comme base de sa foi pût se répandre dans un grand nombre de familles.
A diverses reprises, Luther, Guillaume Farel et les premiers réformateurs, dans leurs livres ou dans leurs
(*) L'existence de Jean Collassus nous a été révélée par le savant et infatigable M. Herminjard, professeur à Lausanne, dans son précieux et si remarquable ouvrage : Correspondance des Réformateurs dans les pays de langue française (t. V, p. 96 et suiv. et 119 à 421).
(2) E. Gaullieur, Histoire du Collège de Guyenne, p. 58.
(•') M. Herminjard croit avoir quelques raisons de supposer que Collassus était originaire de l'Espagne ou du Portugal. J'avoue que je ne le pense pas ; il fallait pour enseigner aux jeunes enfants la grammaire française, un homme dont le français fût la langue maternelle. Le nom de Colasse ou Collas n'a d'ailleurs rieu d.'espagnol. Ce dernier existe encore à Bordeaux.
correspondances, recommandent à leurs disciples de fonder des écoles pour les petits enfants. Non seulement ils demandaient qu'on organisât l'instruction élémentaire, mais ils la voulaient gratuite et obligatoire.
Luther écrivait en 1524 aux Conseils de toutes les villes d'Allemagne :
« Puisqu'il faut tant dépenser annuellement pour arque- » buses, routes, escaliers, digues, etc., afin qu'une ville y> ait la commodité temporelle, à plus forte raison devons- » yious dépenser en faveur de la pauvre jeunesse nécessiteuse, y pour entretenir un homme habile on deux comme maîtres » d'école.
» Je crois que l'autorité est tenue de forcer les sujets » d'envoyer leurs enfants a l'école... Si elle peut obliger » les sujets valides à porter la lance ou l'arquebuse, à monter » sur les remparts et à faire tout le service de guerre, à plus » forte raison peut-elle et doit-elle forcer les sujets d'envoyer » leurs en fants à l'école. »
Écoutez maintenant Guillaume Farel, le premier évangélisateur de la Guyenne :
« Que là où escoles sont dressées elles soient entrete- » nues, en réformant ce qui a besoin d'être corrigé et en y » mettant ce qu'il faut. Et la où il n'y en a point, qu'on en » ordonne ; et au lieu de la moynaille et des charges de la » terre, qu'on regarde gens de bien et de bon savoir qui » agent vocation d'enseigner avec la crainte de Dieu et » enfants aussi bien naiz et de bon esprit... Et si les pères » ne les peuvent entretenir, qu'ils soient entretenus » et instruits en toutes bonnes lettres, selon qu'ils en » seront capables, etc. » (*),
Est-ce assez clair? et n'est-ce pas superflu d'ajouter que le véritable esprit de la Réformation peut se résumer en un mot : éclairer1?
Nous avons dit que l'affaire des « placards » affichés à
(') Guillaume Farel, sommaire, ch. XI : De l'Instruction des enfants. Genève, 1552, in-8°.