CHAPITRE XXV
Il était trop tard pour prévenir Duras; les conjurés résolurent de tenter le coup, malgré la défection de Boyentran.
Dans la nuit du 26 au 27, Langoiran, deux des frères Savignac, Pardaillan et quelques autres gentilhommes, se cachèrent dans les hautes herbes qui bordaient les glacis de la forteresse du côté de la ville.
Grâce à l'obscurité, deux cents arquebusiers se glissèrent l'un après l'autre autour de leurs capitaines et se couchèrent à plat ventre dans le plus grand silence.
Alors seulement M. de Ségur-Pardaillan, s'approchant du fossé près du pont-levis, appela son beau-frère à plusieurs reprises. Vaillac, qui se tenait sur ses gardes, reconnut la voix de son ancien lieutenant, et sans se montrer lui demanda ce qu'il voulait.
M. de Pardaillan lui répondit vivement qu'il était poursuivi par les catholiques « qui le voulloient mettre en pièces avec cinq ou six de ses amis », le conjurant d'ouvrir la porte et de lui sauver la vie.
La ruse était grossière; Vaillac ne s'y laissa pas prendre.
Il répondit à son beau-frère que ce n'était « ni l'heure ni le temps d'ouvrir». En outre, il le somma de se retirer ainsi que ses amis, sans quoi ordre allait être donné par lui de leur tirer dessus (').
A ces mots les arquebusiers, saisis d'un grand effroi, se levèrent et s'enfuirent pêle-mêle. Les uns se jetèrent par dessus les murailles, d'autres « par dessous la palissade qui tire à la rivière », plusieurs « se sauvèrent en des maisons de leurs amis jusques au lendemain », un grand nombre enfin se cachèrent dans des caves.
Il était alors «environ minuit». Dans la soirée, «après
sixième de jung, si n'est sur le soir que le sieur de Vaillac retornà de la maison du sieur de Burie, qu'il sortist sur le grand pont [levis] du dit chasteau seulement.
» Que le jour de vendredy 2Ge de jung, lorsque le sieur de Jaubastas se présenta pour entrer dans le château, le pont estoit abattu pour faire entrer le boys que le sieur de Vaillac faisoit porter du Boysset. » (Documents inédits.)
(') Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, mss. et autographes français, dossier n° 98; Lettre de M. de Burie au roi de Navarre du 3 juillet 15Gl2. Transcrite par M. Hovyn de Tranchère pour les Arch. municipales de Bordeaux. (Voyez aussi : MoNLUC, Commentaires, p. 247; De Thou; La Colonie, etc.)
soleil couché», M. de Burie avait été prévenu que les huguenots prenaient tous les armes, se vantant de tuer tous les papistes qui leur tomberaient sous la main.
Il fit sur-le-champ commander vingt arquebusiers de la compagnie de Monhadon, qui passèrent la nuit dans son logis avec une douzaine de ses gentilhommes.
Dans sa lettre au roi de Navarre, il affirme n'avoir jamais couru pareil danger depuis cinquante -trois ans qu'il était au monde (1). Et il faut bien convenir qu'il ne disait, en s'exprimant de la sorte, que la très exacte vérité.
Voici d'ailleurs ce qui avait été convenu par tous les conjurés. Si le stratagème imaginé par M. de Pardaillan n'avait pas échoué, un coup de canon tiré du Château- Trompette devait leur servir de signal. De Pardaillan et d'Auros comptaient s'emparer de la rue du Chapeau-Rouge, voisine de la forteresse et la plus large de la cité. Salignac, un des jurats dont il a plusieurs fois été question, s'était porté sur les fossés des Carmes, à proximité de l'Hôtel de Ville, pour agir au moment favorable.
Sur le point de s'emparer de la porte du Château- Trompette, Pardaillan fit avertir d'Auros et Salignac « par un homme plein de courage, nommé Lestrilles », que le moment d'agir était arrivé (8). Les dizainiers et centeniers furent prévenus, mais, faute d'entendre le signal, ils ne bougèrent pas.
Si l'on en croit Théodore de Bèze, la prise de la forteresse avait été conseillée par le prince de Condé lui-même (3), qui sans doute voulait avoir dans la Guyenne une solide base d'opérations pour ses lieutenants.
(*) Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, mss. et autographes français, dossier n° 98, et Arch. municipales de Bordeaux, transcription par M. Hovyn de Tranchère.
(*) De Thou, Histoire universelle, t. III, p. 314.
(3) Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. III, p. 757. De Bèze raconte que les calvinistes bordelais, inquiets des préparatifs militaires qui se faisaient autour d'eux, déléguèrent auprès de la reine-mère un gentilhomme, M. de Savignac, dit le capitaine Boussillon. Ce dernier causa longuement avec le prince de Coudé qui le chargea de dire à ses coreligionnaires « que plus ils temporisoient plus ils s'approchoient de leur ruine ».