CHAPITRE XXV
Maintenant, que se passa-t-il? Rien jusqu'au lendemain. Un sentiment de crainte paralysait tout le monde et personne ne bougea de chez soi.
« Cette entreprise , écrit l'historien de Thou , répandit une si grande terreur parmi les bourgeois, qu'ils n'osèrent rien entreprendre depuis le milieu de la nuit jusqu'à midi, persuadés que l'entreprise n'était pas manquée, mais seulement différée. » De Burie, toujours porté vers la modération, retint les siens en leur promettant que justice serait faite.
Il se tenait à la Mairerie, voisine de l'Hôtel de Ville ('), avec quelques gentilshommes de sa garde et les vingt arquebusiers de la compagnie de Monbadon. « Pendant ce temps, les confédérés, leurs complices et tous ceux qui pouvaient être suspects en matière de religion, s'évadèrent et se retirèrent chez leurs amis (2). »
Dans une lettre adressée à Charles IX par le greffier Pontac, au nom du Parlement, on trouve en effet cette phrase significative : « Ce mesme jour, exécutant ceste Court » le devoir de la justice, a trouvé que la plus grande partie » des gens du consistoire de la religion nouvelle au dict y> Bordeaux, ensemble les ministres d'icelle, lesquels par la » nécessité de l'Edict du mois de janvier dernier nous tenions » en entière seureté, auoient vuidé la ville et s'en estoient » enfugs avec les principaulx de la nouvelle religion (3). »
Le 27 juin, au point du jour, cinq ou six grandes gabarres chargées de 1,200 hommes d'élite et de quelques pièces d'artillerie légère, descendirent la Garonne jusqu'à demilieue de Bordeaux. C'était l'avant- garde de la petite armée calviniste commandée par Duras en personne. En apprenant
(!) On nommait ainsi la maison destinée à servir d'habitation au maire de Bordeaux, qui ne l'occupait que bien rarement. Elle était située rue des Ayres, sur l'emplacement où s'élève aujourd'hui l'église Saint-Paul. Les jésuites l'achetèrent en 16(32 à la municipalité, au prix de 27,000 livres.
(2) Dk Tnoi', Histoire universelle, t. III, p. 314.
(3) Bibliothèque impériale de Saint-Pétersdourg, mss. et autographes français, dossier 98, pièce n° 07; Lettre du parlement de Bordeaux au roi; Arch. municipales de Bordeaux, Documents relatifs à Bordeaux et à la Guyenne, transcrits par M. Hovyn do Tranchère.
l'insuccès de la tentative sur le Château-Trompette, il donna l'ordre de virer de bord
A Cadillac, il surprit le jeune comte de Candale, Fédéric de Foix, qui venait au secours de Burie, et, l'ayant fait prisonnier, l'envoya sous escorte à Duras, où se trouvait depuis peu la reine de Navarre (2).
Avant de quitter le château pour se rendre à Caumont, Jeanne d'Albret le fit remettre en liberté, se bornant à lui demander sa parole qu'il ne combattrait plus contre les huguenots. Plus tard, comme Candale refusait en loyal gentilhomme de servir dans les guerres civiles, Monluc, sans scrupule pour la foi jurée et pensant que l'on n'est pas tenu de tenir sa parole envers les hérétiques, lui promit de lui faire donner l'absolution par l'archevêque de Bordeaux, Prévost de Sansac.
La malheureuse tentative de Pardaillan et de ses amis eut lieu, nous l'avons dit, dans la nuit du 26 au 27 juin 1562. Que se passa-t-il le samedi 27? Le massacre des protestants raconté par quelques auteurs eut-il lieu véritablement? Faut- il accepter comme vrai le récit de ces sanglantes représailles, qui auraient précédé de dix ans l'abominable tuerie d'octobre" 1572?
Jusqu'à midi, c'est de Thou qui l'affirme, huguenots et papistes se tinrent cois. C'est donc à partir de cette heure que les événements auraient eu lieu. Bemarquons d'abord que la lettre de M. de Pontac au roi, ni celle de Burie au roi de Navarre, n'en disent pas un mot (3).
M. de La Colonie, conseiller au parlement de Bordeaux, qui écrit en 1760, c'est à dire deux cents ans après, et qui commence par se tromper de date en assignant aux faits celle du 6 juin 1561, s'exprime ainsi (4) :
(!) Voir les deux lettres citées plus haut. (s) Monluc, Commentaires, p. 247.
(3) Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, documents déjà cités, et Arch. municipales de Bordeaux, Histoire de Bordeaux et de la Guyenne, documents transcrits par M. Hovyn de Tranchère, p. 31 à 37.
(*) Histoire curieuse et remarquable de la ville et province de Bordeaux, Bruxelles, m.dcc.lx, t. II, p. 3.