CHAPITRE XXV. SOI
pièces de campagne; mais ils ne firent rien et levèrent le siège ('). »
Toujours est-il que pendant ces cinq ou six jours il reçoit à titre de cadeau, des jurats et des habitants de La Réole, fort éprouvés cependant, « dix sept cent vingt pains grands et petits, trois tonneaux de vin rouge, une certaine quantité de vin blanc, un mouton, un chevreau gras, six chapons, trois quartiers de veau, dix mesures d'avoine, et «certains coffres » dont le contenu n'est pas désigné » (2).
Monluc affirme, au contraire, dans ses Commentaires, qu'il ne resta que quelques heures près de La Réole. « Ceux de la ville, écrit-il, nous apportèrent là des vivres; et à la minuict, sans sonner trompette ny tambourin, nous acheminasmes, pour quelque soupçon que me dit M. du Courré, et ne cessay jamais [de marcher] que je ne fusse à deux ou trois lieues de Bordeaux, où je fis camper nos gens par les villages (3). »
Qui donc fausse la vérité, de Moulue qui écrit ses Commentaires de souvenir et longtemps après les événements qu'il raconte, ou des jurats de La Réole qui notent au jour le jour les dépenses qu'ils font pour le compte de la ville?
Il nous paraît plus logique de croire à la double déposition de Pierre Seguin et de Vincent du Fagna qui, n'écrivant point en vue de la postérité, n'avaient aucun intérêt à enregistrer sur leur livre de dépenses des dates inexactes. Or, d'après eux, Monluc était le 4 au camp de Puybarban et le 8 il y était encore (4).
Monluc, lorsqu'il nous parle de la rapidité de sa marche
(') Commentaires, p. 250.
(2) «Le ilict jour, ay payé au filz de Piron, Perrot .Tousseaulme et Pierre Norit pour avoir allé avecques le camp de M. de Montluc, pour apporter certains coffres, 36 sols », t. VIII, p. 86.
(3) Commentaires, p. 250.
(*) « Le huictiesme jour de juillet mil cinq soixante-deux a esté pris de Pierre Laguaserie, marchand... trois thonneaulz de vin qui furent portés par commandement de monsieur de Monluc estant à Puybarban avecques le camp s'en allant à Bourdeaulx, qui fut baillé aux maistres vivandyés du camp; lequel vin faut que les jurats de la ville payent. » etc. (Voyez Arcii. historiques de la Gironde, t. VIII, p. 63, 83, 84 et suiv.)
sur Bordeaux, est d'ailleurs en contradiction avec lui-même; il nous parait avoir oublié la promesse faite par lui à Barbant, secrétaire de Jeanne d'Albret :
« Nous débatismes plus de deux heures, et toujours il me mettoit en avant si je pensois que la royne de Navarre fust contre le roy, et si je pensois qu'elle voulust l'aire perdre au roy la ville de Bordeaux. Je parlay sobrement, car ainsi le falloit-il faire; mais tout ce qu'il put avoir de moy ce fut que je luy baillerois deux gentilshommes pour aller devers la royne de Navarre voir en quel estât estoient les affaires entre elle et M. de Burie et que cependant ce que j'avois délibéré de faire de chemin en deux jours j'y ne mettrois quatre pour donner le temps à la dicte dame de parachever ce qu'elle auoit commencé avec M. de Burie (*). »
Il nous semble que ce passage explique suffisamment le retard de Monluc et son peu d'empressement à secourir Bordeaux. Il était astucieux et prudent et ne tenait pas encore à se brouiller avec Jeanne, dont il connaissait l'énergie, et qui pouvait, si la Béforme triompbait, devenir pour lui la plus dangereuse ennemie.
En toute occasion, cet liomme, qui parle sans cesse de sa loyauté, jouait un jeu double et se ménageait une porte de derrière.
Le 10 juillet il devait être à Langon, car on lit dans les comptes de Vincent du Fagna, jurât et trésorier de La Béole : « Le dict jour, ay payé à six saumatiers avecques des charrettes pour aller à Languon, ainsi comme M. de Monluc avoyt commandé, 5 livres 10 sols (2). »
Le lendemain, 11, il « était à deux ou trois lieues de Bordeaux » et fit « camper ses gens par les villages » (3).
Il franchit avec M. du Courre la distance qui le séparait de la ville; il était avant midi chez M. de Burie, qui l'atten-
(1) Commentaires, p. 249.
(2) Arch. historiques de la Girondk, t. VIII, p. 85.
(3) Commentaires, p. 250.