CHAPITRE XXVI
Au nombrè des prisonniers détenus à la Conciergerie se trouvait le pasteur Jean Duranson, dit Neufchâtel. Moins heureux que son collègue Philibert Grené, réfugié à Montde-Marsan, il n'avait pu s'enfuir de Bordeaux, après la tentative des huguenots pour s'emparer de la ville et du Château- Trompette, ou peut-être ne l'avait-il pas voulu. C'était un homme jeune encore, fort instruit et très heureusement doué (*).
Il avait été soumis à la question dans la salle de la géhenne. On attachait une grande importance à lui faire avouer ses rapports avec les conjurés; on espérait aussi obtenir de lui le nom de quelques nouveaux complices. Malheureusement les procès -verbaux de torture ont été détruits ou égarés. On aime à croire que le courageux pasteur sut résister à ses horribles souffrances et ne dénonça personne.
Déclaré « séditieux, rebelle, traître et infidelle au roy » (2), il fut condamné à être ignominieusement traîné sur une claie par les faubourgs de Bordeaux, ayant sur la tête un écriteau où les causes de l'arrêt étaient indiquées en quelques mots.
Conduit après cela devant le palais de l'Ombrière, il monta sur Féchafaud dressé sur la place où s'écrasait une foule immense, à grand'peine contenue par les archers du guet et les arquebusiers à la solde du Parlement (3).
Un instant après, le corps de ce courageux défenseur de la liberté de conscience se balançait à l'un des gibets dressés
(*) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 163.
(2) Voyez à son sujet Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, liv. V, p. 785, et Crespin, Histoire des Martyrs, p. 663.
(3) Nous avons dit que la Cour entretenait une compagnie de cent hommes de pied sur les trois cents chargés de la garde de la ville. Le clergé, l'archevêque et les jurats soldaient le reste. Plusieurs conseillers, motu proprio, entretenaient à leurs irais chacun deux soldats. M. de Baulon en payait trois et M. de Pontac, greffier en chef, s'était chargé d'entretenir quatre hommes. Un arrêt du 10 juillet 1562, relatif aux sommes à lever de concert avec les jurats «.pour la nourriture des yens de guerre ordonnés en caste ville pour la nourriture d'icelle, ordonne que tous les gens portés au rôle seront contraints par la force à fournir leur quote-part. Arch. DÉPARTEMENTALES DE la GIRONDE, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 163.
sur l'échafaud (•). C'était le premier des vingt-huit ou vingtneuf ministres protestants qui dans l'espace de quelques mois allaient être mis à mort, sur divers points de la Guyenne.
Après lui, ce fut le tour d'un malheureux nommé Gratien Rathié, qui, préahlement soumis à la torture, y avait fait quelques c confessions », en vertu desquelles il avait été déclaré, comme le pasteur Duranson, « séditieux, rebelle, traître et infidelle au roy », et reconnu coupahle du « crime de lèze majesté » ("2). Ces expressions sont à peu près les mêmes pour toutes les condamnations suivantes. Elles avaient pour but de représenter les calvinistes comme des ennemis de la royauté, accusation contre laquelle ceux-ci protestaient vigoureusement.
Une troisième exécution, plus sinistre encore et, on peut le dire sans exagération, hideuse par ses détails particuliers, suivit les deux premières, mais elle fut faite exceptionnellement « sur le fossé de Trompette » .
L'accusé se nommait « Martin Montignac, coletier de Bordeaux », qualification qu'il faut prendre, je crois, dans le sens de collecteur royal des impùts (collectarius), car la levée des tailles était désignée sous le nom de colletage (3). Toujours est- il que Montignac était gentilhomme, puisque au lieu d'être pendu, comme Duranson et Gratien Rathié, il eut les honneurs de la décapitation, genre de supplice spécialement réservé jusqu'alors pour la noblesse (4).
Il devait s'être compromis d'une manière toute particulière dans la criminelle tentative du 20 juin et peut-être au siège de La Réole, où le cousin de Monluc, François de Pellegrue,
(!) Dans une note de quelques lignes, au-dessous de chaque condamnation à mort, le greffier ne manque jamais d'indiquer qne l'exécution a été faite dans la même journée. « Le dict jour le dit arrest a esté exécuté en ce qui concerne la peine de mort du dict Duranson, dit Neufchâtel. »
(*) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 163.
(3) Voyez Di'Cange, Glossaire du mot : colletage. Il serait possible toutefois que la qualification de colletier désignât simplement un conducteur d'attelage.
(*) Un Pierre de Dux était alors seigneur de Montignac en Bordelais ; peut-être était-il parent du condamné.