CHAPITRE II
cette première période de la Réformation qui en est, en quelque sorte, comme l'âge d'or. De 1523 à 1559, parmi les religionnaires, on trouve en Guyenne des martyrs, mais pas de soldats.
Quant au peuple proprement dit, il était dans cette province, comme dans les autres, généralement hostile aux novateurs. Puis, le vulgaire, sans l'éducation qui adoucit les mœurs, est naturellement cruel. La vue du sang qui rougissait l'échafaud et l'odeur des fagots le mettaient en rut.
Un auteur contemporain de François Ier s'exprime ainsi à l'égard de la France à l'année 1535 : « En ce pays, le commun du peuple estime qu'il n'y a pas de gens plus médians cl plus criminels que les hérétiques, et ordinairement, tandis qu'ils sont en proie aux flammes du bûcher, le peuple autour d'eux s'agite avec frénésie et les maudit même au milieu des tourments » (').
Bordeaux n'était pas d'ailleurs la seule ville de Guyenne où la réforme religieuse eût pénétré : la vallée de la Dordogne et l'Agenais avaient déjà subi l'influence d'un souffle vivifiant et régénérateur. Sainte-Foy-la-Grande, Tonneins et Villeneuve-d'Agen commençaient à rejeter les vieilles superstitions papales. Comme à Bordeaux par Jehan Collassus, c'est par le moyen d'humbles instituteurs et de maîtres d'école que cette œuvre s'opérait journellement et à petit bruit. Quelques lignes d'explication sont ici nécessaires.
Lorsqu'en 1534 le jeune élève de Mathurin Cordier, Jehan Calvin, fuyant la persécution qui sévissait à Paris, se rendit à Poitiers, il fut accueilli par le prieur des Trois-Moutiers qui lui offrit l'hospitalité. Il ne resta que très peu de temps dans cette ville, où il célébra secrètement la cène sous les deux espèces au milieu de quelques fidèles. A son départ pour Strasbourg, il laissait à Poitiers ses trois disciples, Jehan Vernou, Albert Babinot, dit le Bonhomme, et Philippe Véron, surnommé le Ramasseur (-), qui, avec Charles de
(!) Histoire de l'estat de la Religion.
(-) Tu. de Béze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. 1er
Sainte-Marthe que nous avons vu professeur au collège de Guyenne, commencèrent l'évangélisation du Poitou, de la Saintonge et de l'Angoumois.
Florimond de Rémond donne la liste des instituteurs qui furent envoyés par eux dans l'Agenais, à Sainte -Foy, à Tonneins et à Villeneuve.
Celui qui fut chargé par le Bonhomme de répandre la nouvelle doctrine dans la ville d'Agen, était un régent nommé Philibert Sarrazin, qui vint s'y établir en 1535 pour y enseigner les enfants (1). « C'était, dit Théodore de Bèze, un homme docte, vertueux et craignant Dieu » (2).
Dans cette même ville d'Agen s'était établi, depuis une dizaine d'années, l'italien Jules -César délia Scala, plus connu sous le nom de Scaliger, déjà célèbre dans sa patrie et que plusieurs érudits considéraient, à cause de l'universalité de ses connaissances, comme le plus grand savant qui eût jamais existé. Il exerçait la médecine. Sarrazin, médecin lui-même, ne tarda pas à gagner l'estime de Scaliger, qui lui confia l'éducation de l'un de ses fils, et lui procura par ses relations quelques autres élèves dans les meilleures familles de la cité.
A cette époque, Scaliger était déjà en correspondance avec les professeurs du collège de Bordeaux, institution dans laquelle il fit entrer successivement ses quatre fils.
Sarrazin, qui comptait déjà dans la ville d'Agen un certain nombre de prosélytes, ne tarda pas à être inquiété ; dénoncé par un moine dominicain nommé Rochet, qui remplissait les fonctions d'inquisiteur de la foi, il courut le risque de la vie et fut obligé de prendre la fuite (3).
0 Arch. municipales d'Agen, BB, Livre des jurades, reg. 24, f° 19. Le contrat passé entre Sarrazin et les consuls est du 21 août 1535; il a été publié pour la première fois en 1880 par M. G. Bourgeon : La Réforme à Nérac, p. 80.
(2) Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, édit. de 1580, p. 23 et 21.
(3) Nous conservons à cet inquisiteur le nom que lui donne Théodore de Bèze dans son Histoire ecclésiastique des Eglises réformées; mais nous pensons qu'il est ici question de Louis de Bochète de l'ordre des Dominicains nommé, en 153G, inquisiteur général en remplacement de Vidal de Bécanis, qui reprit sa place en 1538, lorsque son successeur fut brûlé publiquement, pour sodomie disent les uns, pour apostasie d'après quelques autres.