CHAPITRE XXVIII. Vil
Cette phrase donne la preuve des rapports directs qui commençaient à s'établir entre Philippe II et quelques-uns des chefs de l'armée française. Nous verrons bientôt Biaise de Monluc correspondre directement avec le roi d'Espagne.
« Et me voyant ainsy affoibly, ajoutait M. de Burie, j'ay tousjours suivy les ennemis à deux ou trois lieues près, attendant d'avoir plus grande force. »
Monluc, averti par lui, se disposait en effet à le rejoindre, ainsi que le duc de Montpensier ('). Ce prince attendait à Bergerac don Diégo de Carbajas, avec 2,000 Espagnols et 300 cavaliers, «tous jeunes et braves hommes;» il avait avec lui 400 gendarmes commandés par M. de Candale, La Vauguyon, d'Estissac, Lauzun et Chavigny.
C'étaient là des forces considérables auxquelles Symphorien de Durfort n'avait à opposer qu'une armée mal disciplinée, commandée par des officiers dont quelques-uns, comme Savignac, Mauvoisin et Peyrelongue, donnaient à leurs soldats le funeste exemple de l'insubordination. Duras lui-même n'avait, à part la bravoure, aucune des qualités qui font les bons capitaines. Son imprudence allait lui attirer la plus cruelle leçon.
Forcé, par l'approche des troupes catholiques, de lever le siège de Sarlat, où commandait le capitaine Flaviac, il se disposa, mais trop tard, à se rapprocher de Condé. Burie et Monluc venaient, en effet, d'opérer leur jonction et s'avançaient vers lui, aussi rapidement que le leur permettait la nature, souvent argileuse, du sol détrempé par la pluie (2).
Monluc se hâta d'expédier un courrier à M. de Montpensier pour le prier de faire avancer ses troupes, et l'avertir que Duras était campé près de Fages, à mie lieue environ de la
(!) Louis do Bourbon, duc de Montpensier, souverain de Dombes, né à Moulins en 1513, s'était signalé dans les guerres sous François Ier et Henri II. C'était après Monlue, mais presque à mi égal degré, le plus cruel adversaire des calvinistes.
(*) Théodore du Bèze, Histoire ecclésiastique des Éylises réfonne'js, t. II, liv. IX. « Le temps se mit alors à la pluie. »
Vézère ('). Le mercredi, dès la pointe du jour, lui-même traversa la Dordogne, au gué de Civrac, avec quarante-cinq cavaliers.
11 stimula tellement ses capitaines, que la nuit suivante, vers deux heures du matin, ses troupes arrivaient à Saint- Subran, près de Fages, dont les calvinistes venaient à peine de partir. Le baron de Clermont avec cinq enseignes de gens de pied, les Espagnols de don Diégo ramenés au sentiment de leur devoir, les compagnies de Burie, de Randan et de La Vauguyon, se trouvaient déjà rassemblés en cet endroit.
Monluc chargea Fontenilles, son gendre, de passer la Vézère et de reconnaître exactement la position des ennemis. Le maréchal-des-logis de la compagnie de Randan reçut du capitaine d'Argence une mission analogue. Les renseignements qu'ils recueillirent des paysans de la contrée concordaient parfaitement. Les ennemis pliaient bagage et se dirigeaient sur Vern; ils n'avaient que « deux petites lieues » à faire pour gagner cette localité, distante elle-même de deux autres lieues de la rivière de l'Ille, qu'ils comptaient bien « passer ce jour-là (2) ».
Mais les huguenots, accoutumés à la licence, avaient l'habitude d'en prendre à leur aise. La guerre était loin d'être au seizième siècle ce qu'elle est aujourd'hui; on ne savait pas, comme de nos jours, se garder par un cordon de grand'gardes et de sentinelles avancées. Le service des éclaireurs ou des vedettes n'existait pas régulièrement, de telle sorte qu'on était en général fort mal renseigné sur les mouvements de l'ennemi. Les chefs de l'armée calviniste, croyant que Burie était encore aux Milandes, de l'autre côté de la Dordogne, et ne sachant rien de l'arrivée de Monluc, résolurent de remettre au lendemain le passage de l'Ille.
La cavalerie protestante fut logée à Saint-Andras. Symphorien de Durfort, avec l'artillerie et les gens de pied, s'établit
(') Fages, bourg de la commune de Saint-Cyprien (Dordogne), ancien repaire noble.
(2) Monluc, Commentaires, p. 267.