‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 225 sur 310 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

à Veni, pour y passer la nuit('). Il eut cependant la précaution de donner l'ordre à Savignac et à plusieurs autres gentilshommes de se loger en avant du bourg, dans quelques maisons isolées.

On a de la peine à s'expliquer l'insouciance de ces officiers qui, sachant l'ennemi à peu de distance, poussent l'oubli des précautions les plus élémentaires j usqu'à négliger de placer des sentinelles avancées. Aussi n'est-on point surpris que le baron de Salignac, déjà soupçonné d'avoir par ses indiscrétions éventé le complot du Château-Trompette, ait été, cette fois encore, accusé de trahison, tandis que selon toute apparence il n'était coupable que d'une impardonnable légèreté. Que penser encore de Pardaillan, officier d'une bravoure éprouvée, qui choisit, pour aller à la chasse avec Langoiran (2) et cinq ou six autres gentilshommes, le moment où leur présence était si nécessaire?

Salignac leur « préparait à souper », tandis qu'ils tiraient aux « oyseaux ». On n'est pas plus aimable. M. de Moncaut lui servait gracieusement d'aide de cuisine en cette occasion. Les vingt-cinq arquebusiers qui logeaient avec eux allaient et venaient. Quelques-uns ronflaient déjà dans une salle basse.

Pendant ce temps la cavalerie royale attendait, la bride au poing, le signal de l'attaque.

Tout à coup Monluc, jugeant le moment favorable, prend avec lui sa compagnie de gendarmes qu'il divise en deux troupes. Il donne à M. de Montferrant le commandement de l'une et le charge d'enlever Salignac et ses arquebusiers. Avec l'autre il surveille les mouvements de l'ennemi, prêt à charger si l'occasion le requiert ; car ses renseignements lui

(') Saint-Jean-de-Ver n ou de Vergt est aujourd'hui chef- lieu de canton de l'arrondissement de Périgueux. On trouve ce nom orthographié de façons très diverses dans les anciens manuscrits : Verri, en 1290, forme rationnelle d'après l'étymologie latine Vernium, puis successivement Ver, Vergt, Varg, Vcy, etc.

(2) Jehan-Guy de Montferrant, baron de Langoiran, capitaine huguenot, frère cadet de Charles de Montferrant, l'un des principaux officiers de l'armée catholicité, dont il est question quelques lignes plus bas.

avaient appris qu'à deux arquebusades de Salignac étaient campées trois cornettes de cavalerie sous les ordres de M. de Torse, lieutenant du capitaine Bordet.

Le coup de main réussit à merveille. Charles de Montferrant conduisit si rapidement l'affaire, qu'en moins d'un quart d'heure MM. de Salignac et Moncaut étaient prisonniers et les vingt-cinq arquehusiers égorgés dans la salle hasse où ils s'étaient retirés.

Les plus hraves avaient bien sauté sur leurs armes et fait mine de se défendre; quelques coups d'arquebuse ou de pistolets avaient été tirés. Il semble que le bruit aurait dû donner l'éveil à Duras ou à ses officiers.

Duras s'informe, en effet, de ce qui se passe; on lui raconte que Salignac et ses hommes viennent d'être surpris et faits prisonniers « par le sénéchal de Périgord », mais que Burie et Monluc sont encore à dix lieues de là. Chose incroyable ! il se contente de cette réponse, sans se troubler pour si peu.

Seulement, dans l'espoir d'envelopper la petite troupe qui vient de se signaler par cet audacieux coup de main, il donne l'ordre au capitaine Bordet de prendre « trente gentilhommes aguerris avec cent arquebusiers à cheval », et de se poster dans un bois distant d'environ deux mille pas de l'infanterie calviniste (').

Il était alors deux heures de l'après-midi. Monluc venait de conduire son prisonnier, le capitaine Salignac, au château de Saint-Alvère.

« Monsieur, dit-il à Burie qui venait d'arriver, résolvez vous à combattre demain matin et mandez à toute la gendarmerie qu'ils 7'epaissent la bride en la main et que personne ne se désarme, car nous sommes si près de l'ennemi que nous ne pouvons reculer (2). »

Le lieutenant du roi, mieux disposé cette fois, donna son

(') Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. II, p. 788.

(2) Monluc, Commentaires, p. 200.

Page 1