CHAPITRE XXVIII
chargeant de couvrir la retraite avec sa cavalerie et ses arquebusiers.
p]n voyant l'armée calviniste « leur tourner le dos au lieu du visage », Monluc et Burie laissèrent éclater leur joie. Pendant que ce dernier donnait l'ordre à l'artillerie royaliste de commencer le feu sur les huguenots, le vainqueur de Targon stimula par une courte mais énergique harangue le courage des Gascons et des Espagnols, faisant appel à leur amour-propre, les excitant à rivaliser d'ardeur.
A la vue des troupes catholiques qui s'ébranlent, les protestants cherchent à gagner le coteau qui domine le vallon; mais Duras, apercevant la cavalerie de Monluc qui s'avance rapidement, rallie au pied de ce monticule douze cents vieux soldats, avec quelques pièces d'artillerie. Deux cents pas à peine les séparent encore de leurs ennemis.
« Chargez, chargez », s'écrie Monluc d'une voix tonnante. A cet accent gascon si connu des officiers et des soldats, les cavaliers brandissent leurs épées qui jettent mille éclairs, abaissent leurs piques, et les escadrons bardés de fer de la gendarmerie royale se précipitent comme un torrent sur ces énergiques fantassins qui les attendent de pied ferme.
Au milieu de cette épouvantable mêlée, à travers le cliquetis des armes, le heurt ement des larges épées qui s'abattent sur les casques de fer des piquiers, les détonations des arquebuses, les imprécations des blessés, les hennissements des chevaux, on distingue toujours le cri de guerre du terrible capitaine excitant ses cavaliers ivres de sang et de carnage.
Mais les vieux soldats de Duras ne se laissaient point entamer, « tout ce que le sang -froid et la valeur peuvent enfanter de miracles, ils le firent», sachant bien d'ailleurs qu'on ne leur accorderait point de grâce.
Monluc, emporté par son cheval, courut un moment les plus grands dangers. « II me servit d'être bien armé, dit-il, car trois picquiers me tenoient enferré et bien en peine. »
Les capitaines Arné (') et Bourdillon, en s'efforçant de le dégager, furent blessés à côté de lui. Baretnau, qui le premier accourut à son secours, eut son cheval tué sous Lui.
« Tout à coup une clameur se fit entendre, elle parcourut tous les rangs comme un glas de mort; c'étaient les capitaines Masses et Fontenille qui, franchissant des monceaux de cadavres, étaient parvenus à tourner les vétérans de Duras et, par une habile manœuvre, les avaient placés en l i e deux feux. Ce fut le moment suprême et décisif. La mort décimait rapidement les religionnaires, qui, sans quitter leurs rangs, recevaient et portaient des coups mortels; mais sur un autre point, les moins braves commencèrent à lâcher pied; les catholiques les chargèrent alors avec plus de vigueur, et en peu d'instants le désordre se glissa partout; ce ne fut plus qu'une immense défaite (*). »
I îeaucoup de huguenots jetaient leurs armes pour se sauver à travers les vignes, où les soldats de Monluc les tuaient à coups d'arquebuse. « Il s'en jetta force dans un bois à main gauche, et montaient sur les chastàigniers ; les Espagnols et les Gascons leur tiroient comme ceux qui tirent aux oyseaux» (3).
Toute l'artillerie de Duras fut prise, avec dix-neuf enseignes d'infanterie et treize cornettes de cavalerie. Deux mille protestants furent tués au dire de Monluc (4); trois mille d'après Burie qui, le jour même de la bataille de Vern, 9 octobre 1562, écrivit au roi pour lui annoncer la victoire (5).
Théodore de Bèze parle de « cinq à six cens soldats » tués « et quinze cens valets de bagage » (6).
II faut citer au nombre des blessés Louis de La Rochefou-
(1) Enseigne de la compagnie du roi de Navarre.
(2) Auguste Ciiarrière, Chronique sur la bataille de Vern. (Périgueux, 1844, p. GO et 61.)
(") Monluc, Commentaires, p. 273.
(4) Commentaires, p. 273. « il fut nombre sur le champ et dans les vignes plus de deux mil hommes morts, outre ceux que les villageois depeschèrent. »
(5) Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, dossier 98, 2e portef., lettre 1. Arch. municipales de Bordeaux. Documents transcrits par M. Hovyn de Tranchére, p. 54. M. du Courret, neveu de Monluc, fut chargé de porter à Charles IX cette importante missive. M. de Barthélémy le nomme à tort de Couvret, et M. Hovyn de Tranchére de Couvres.
(') Tu. de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. II, p. 789.