CHAPITRE XXIX
dans l'embarras. Sans parler des calvinistes sincères auxquels leur conscience défendait de renier leur foi, il est bon de rappeler qu'il y avait à Bordeaux un très grand nombre de juifs. Ils descendaient pour la plupart de familles poi'tugaises ou espagnoles réfugiées en France à la fin du quinzième siècle ou au commencement du seizième, à la suite des effroyables persécutions religieuses dirigées par l'Inquisition contre les nouveaux chrétiens.
Plusieurs d'entre eux avaient su se créer à Bordeaux, à Bayonne, à Toulouse, ou ailleurs, d'excellentes positions par leur travail et leur intelligence. De ce nombre était, clans la capitale de la Guyenne, la famille Lopès, originaire de Villanova, au diocèse de Tolède (*).
Antoine ou Antonio Lopès, vulgairement appelé de Villeneuve, s'était fixé à Bordeaux, tandis que ses frères ou parents s'établissaient l'un à Toulouse, l'autre à Bruges en Flandre, et que sa sœur Marie, devenue catholique, restait en Espagne et continuait à faire de Vittoria sa résidence habituelle (2).
Dans l'espace d'un quart de siècle, Antoine Lopès sut réaliser une brillante fortune (3). Comme tous les riches commerçants bordelais, il fit donner à ses enfants une excellente éducation.
Un de ses fils, Bertrand Lopès de Villeneuve, s'occupe d'abord de commerce avec son père; puis il achète une charge de notaire et secrétaire du roi, acquisition qui équivalait à un titre de noblesse. Devenu secrétaire à la chancellerie de Bordeaux, il quitte son nom de Lopès et s'appelle ou se fait appeler Bertrand de Villeneuve.
Or, la plupart de ces Lopès, nous en avons plusieurs fois
(') Théophile Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaux (1875, 1 vol. in-8").
(2) Vittoria, capitale de la province d'Alava, était alors une des villes les plus commerçantes de l'Espagne.
(3) Il était né en 1472. On peut avoir une idée de son activité commerciale par ce seul fait que dans un an, du mois de mars 1510 au même mois de l'année suivante, je relève pour son compte et en ne consultant que les minutes d'un seul notaire, les noms de cinquante -trois navires chargés par lui de r/ucdc ou pastel (!).
trouvé la preuve, avaient secrètement embrassé la Réforme, en particulier celui dont nous venons de parler (').
Lorsque, par arrêt de la Cour, tous les habitants de Bordeaux furent tenus de faire leur profession de foi, Me Bertrand de Villeneuve déclara qu'il était malade et alité. 11 demanda trois mois de délai, qui lui furent accordés.
Mais la Cour n'avait garde de l'oublier. Le 3 septembre, elle ordonne à quelques « médecins et appothiquaires » de se rendre à son domicile pour s'enquérir de son état de santé.
Elle décide enfin « que le dit de Villeneufue fera sa profession de foy, telle qu'elle a esté faicte par les autres officiers de la Chancellerie... es mains du curé de Sainct- Remy, en laquelle icelluy de Villeneufve est demeurant, ou entre les mains de son vicaire » .
Ce dernier « se transportera en la maison dudit de Villeneuve», attendu la maladie de ce dernier. Mais celui-ci, dès que son état de convalescence le lui permettra, « sera tenu de rechief faire en la dicte Cour même profession de foy que les autres officiers de la Chancellerie (2). »
Nous trouvons dans la rigueur de cet arrêt la preuve de l'importance qu'attachait le Parlement à l'acte de foi qu'il exigeait de tous les habitants de Bordeaux, sous peine d'arrestation.
« Il ne fallait assurément rien moins que l'état de guerre pour excuser des actes aussi contraires à YÉdit de Janvier, lequel accordait aux réformés le libre exercice de leur religion (3) », du moins en tant qu'exercice privé.
Ce n'est pas seulement à Bordeaux que la réaction ultra cléricale se vengeait cruellement des succès momentanés
(1) Arch. municipales de Bordeaux, série FF: Notaires de la Ville, fragments des minutes de Oestivals. Liste des prolestants désignés pour assister à la cotisation (répartition) des sommes imposées sur leurs coreligionnaires par ordre de Monluc : Maître Ber trand de Villeneuve et François Malbesq sont désignés pour la jurade Saint-Remy.
(2) Arch. départementales de la Gironde, série B, parlement : Minutes des arrêts, portef. 165.
(3j Boscheron des Portes, Histoire du Parlement de Bordeaux, t. Ier, p. 161.