CHAPITRE XXIX
obtenus par les calvinistes, mais dans toutes les villes, bourgs ou paroisses retombés aux mains des catholiques. Citons plus particulièrement Agen, Caumont, Bazas, Castillon, Libourne, Ainbarès, Pompignac et Saint-Loubès, où se passaient des scènes dignes de la barbarie du moyen âge.
Dans la première de ces villes, une potence de dimensions exagérées avait été dressée sur la place publique. On y pendait tous les jours quelques-uns des malheureux huguenots capturés par Burie et Monluc et expédiés à Agen.
Par une amère plaisanterie, les catholiques appelaient ce gibet le Consistoire. Théodore de Bèze affirme que plus de cinq cents réformés y furent pendus en quelques mois (').
A Caumont, le capitaine Bazac, un des plus féroces lieutenants de Monluc, pillard comme son illustre chef, accaparait tout ce qui se trouvait à sa portée, y compris les grains et farines appartenant à des catholiques, et augmentait ainsi la disette dont la ville de Bordeaux souffrait si cruellement.
Le Parlement fut obligé de promulguer contre cet officier divers arrêts que nous avons sous les yeux. Celui qui porte la date du 17 septembre fut rendu sur la plainte du conseiller Jehan Duduc. Ordre est donné, sous peine de 1,000 livres d'amendes et autres corrections plus graves, au capitaine Bazac et à tous autres capitaines, gens de guerre, etc., de restituer au sieur Duduc « le blé et autres vivres qu'ils ont détenu et arresté au lieu de Caumont, appartenant à iccllmj, sans exiger aucune rétribution » (2).
Dans la ville de Bazas, de sanglantes représailles avaient lieu journellement contre les huguenots, depuis le passage des troupes espagnoles commandées par don Diégo de Carbajas. Il semble que les crucifixions faites par ces derniers
(') Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, t. II, p. 791. A ces cruautés commises par les hommes les plus haut placés, dit Th. de Bèze, « estoient conjoints les hlasphèmes et violeinens de femmes et de filles, si horribles » qu'un jour, rassasiés de débauche et de luxure, ils les chassèrent presque toutes de la ville et les abandonnèrent aux soldats.
(2) Arcii. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 165. Ce Jehan Duduc est le père du jésuite Fronton Duduc, savant helléniste et correcteur de la Chronique bourdeloise. Nous retrouverons bientôt le capitaine Razac, à la prise de Sainte-Foy.
et le supplice des iconoclastes sur la place publique auraienl dû calmer la soif de vengeance des catholiques romains. Il n'en est rien. Un grand nombre d'arrestations avaient eu lieu. Des calvinistes paisibles et parfaitement innocents avaient été soumis à la torture, et pour arriver à obtenir de ces malheureux l'aveu de crimes qu'ils n'avaient pas commis, on employait les moyens les plus infâmes. Des questions insidieuses leur étaient posées, et l'on avait obtenu par ce moyen la condamnation de quelques pauvres diables.
Tapy, prévôt des maréchaux, Dupuy, procureur du roi au siège de Bazas, et Gaultier, son substitut, se faisaient surtout remarquer par l'art infernal avec lequel ils dirigeaient les interrogatoires. Ces faits devinrent tellement scandaleux, que Me François de Gasc, lieutenant du grand sénéchal, en fut indigné.
Sur la plainte déposée par 'cet homme de cœur('), le Parlement décida que désormais les accusés soumis à la torture ne seraient plus interrogés qu' « en termes généraux et scelon la forme du droit » , sans qu'il fût permis au lieutenant criminel, au prévôt des maréchaux ou à tous autres de leur suggérer aucun nom de personnes. Elle défendit même à Dupuy, procureur du roi au siège de Bazas, et à Gaultier, son substitut, «d'assister aux interrogatoires des prisonniers accusés, en la géhenne » (2).
Cet arrêt, qui porte la date du 16 septembre 1562, honore le parlement de Bordeaux, que les passions politiques ou religieuses rendaient cruel, mais chez lequel survivait au moins un sentiment de droiture que nous sommes heureux de constater.
(!) Le 27 juin 1571, Me François de Gasc fut nommé conseiller-lay au parlement de Bordeaux. La famille de Gasc, originaire du Rouergue, s'établit en Bazadais vers le fin du quinzième siècle.
(2) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des
arrêts, portef. 165. « La Court faict inhibition et défense au lieutenant
criminel au siège de Bazas, à Tapy, prévost des maréchaulx et à tous autres juges qui procéderont à l'instruction des procès criminels et à la géhenne (torture), de non suggérer aux prisonniers en termes speciaulx et nommément aucunes personnes, ains de les interroger en termes généra ulx et scelon la forme du droit. »