chapitre xxix
Les dernières exécutions, y compris celle du pasteur Moïse Chasteigner, remontaient au 7 septembre. Les 16, 17 et 19, quelques protestants furent relâchés sous caution, comme François Blanquet ('), ou leur procès fut renvoyé à trois mois, comme Guilhem David, de Gastillon, Jacques Arnault, Jehan Marc, greffier de Bourg-sur-mer, ou Bernard Bobert, bourgeois et marchand de Bordeaux (2). Mais le 24 la place de l'Ombrière vit de nouveau la foule, avide d'émotions, accourir par toutes les issues, et le bourreau, suivi de ses aides, préparer la potence et ses accessoires.
Un calviniste de la juridiction d'Albret, nommé Jehan de Moncla, convaincu d'avoir renversé et mutilé des statues de saints aux portes des églises, fut pendu par arrêt du même jour, signé par le premier président de Lagebàton et le conseiller Charles de Malvin, rapporteur. MM. de Boflignac et de Lachassaigne assistaient aux débats.
Jehan de Moncla, déjà condamné à mort par le juge ordinaire de la juridiction d'Albret, relevait comme tel de la reine Jeanne et de son mari, le roi de Navarre.
Un écriteau cloué sur le gibet indiquait sommairement les causes de la condamnation ; on y lisait ces mots : « Rompeur et briseur de temples et ymages (3). »
Jehan Dordé de Linars, le nouveau capitaine du guet qui depuis deux mois avait remplacé l'infortuné Mathieu Le Breton, assistait à l'exécution avec huit archers (4).
En racontant la fin tragique et courageuse de Jehan Duranson, l'un des deux pasteurs chargés de prêcher l'Évangile à Bordeaux, nous avons dit que son jeune collègue, Philibert Grené, avait eu la chance de réussir à s'échapper de cette ville
■ (J) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrets, portef. 165.
(2) Idem, ibidem. Arrêts des 16, 17 et 19 septembre.
(3) Idem, ibidem. Arrêt du tii septembre.
(*) Un arrêt du 30 septembre nous donne les noms de ces huit archers : « François du Puy, Jehan Bediat, Antoine Dodet, Pierre Beloc, Arnanieu Branche, Bernard Tliible, Mathieu Pinson, Clément Tépe. »
(5) Voyez page 40'J.
■47i HISTOIRE DE LA RÉFORMATION.
A travers mille dangers il avait pu gagner Mont-de-Marsan où, momentanément, il se croyait à l'abri. La prudence la plus élémentaire lui commandait de s'y tenir caché, mais son ardente foi le poussait, au contraire, à remplir les devoirs de son ministère; depuis longtemps d'ailleurs il avait fait à Dieu le sacrifice de sa vie. Sous le pseudonyme, malheureusement trop connu, de La Fromentée, il eut la témérité de prendre la parole dans quelques réunions pour' annoncer à ceux qui l'entouraient « la honne nouvelle du salut par gi'àce ».
Le Parlement ne tarda point à en être informé. Jehan du Sendat, écuyer, lieutenant dans la compagnie de son frère, le capitaine Sendat, reçut l'ordre de prendre avec lui vingt arquehusiers à cheval, d'arrêter à Mont-de-Marsan l'audacieux ministre et de le ramener à Bordeaux (').
Enfermé sous bonne garde à la Conciergerie, le jeune pasteur, condamné par arrêt du 2 octobre 1502, en fut tiré le même jour, pour être, comme Jehan Duranson, ignominieusement traîné par le bourreau dans les rues et carrefours de Bordeaux, avec cet écriteau : « Traidre, séditieux et rebelle au Roy. »
Conduit immédiatement après devant le palais de I'Ombrière, il dut s'agenouiller, tète nue, pour demander pardon à ce Dieu dont il était le serviteur fidèle, au roi Charles IX au nom duquel se faisaient ces barbares exécutions, et à la justice qui le condamnait.
Quand il se releva, le hideux gibet se dressait à quelques pas devant lui et la rude main de l'exécuteur se posa sur son épaule...
L'arrêt du 2 octobre, en vertu duquel il fut « pendu et
(') Arrêt de la Cour attribuant au lieutenant du Sendat, sur sa réclamation et sur le rapport du conseiller Antoine de Gaultier, la somme de 361 livres 1 sol, pour être allé par ordonnance d'icelle, « avec 20 soldats à cheval en la ville de Mont-de-Marsan » et pour en avoir ramené « prisonnier René Philibert (sic), dit La Fromentée, ministre de la nouvelle secte. » (Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement: Minutes des arrêts, portef. 167. Arrêt du 19 novembre 1562. Toute la première partie de ce précieux document est rongée par le temps et l'humidité. J'en ai rétabli le texte. Les lettres et les mots placés entre crochets manquent dans le manuscrit.