CHAPITRE II
trompe, il les partageait lui-même et penchait secrètement vers la Réforme. L'année précédente, il avait dû se rendre à Nérac, où la sœur de François Ier, Marguerite, offrait un refuge à tous ceux qu'on persécutait pour cause de religion.
On devine aisément quelles impressions Briand de Vallée avait rapportées de ce voyage, et quelle influence avait dû exercer sur lui cette cour de la reine de Navarre où Gérard loussel et les chapelains de Marguerite prêchaient ouvertement la Réforme ; à la fois enthousiaste, comme on l'est au temps de la jeunesse, et sérieux comme on le devient par 'habitude de vivre avec les études, il avait dû ressentir une impression très vive des dogmes qu'il entendit proclamer autour de lui. En voyant la mère de Jeanne d'Alhret exercer avec tant de bonté et avec une simplicité si touchante le droit d'asile pour tous ceux qui fuyaient la persécution, son âme s'était ouverte à l'indulgence.
Il va sans dire qu'avec de tels juges Scaliger fut remis en liberté.
Rriand de Vallée revint à Rordeaux; il y retrouva ses travaux et ses amis du collège de Guyenne; mais il avait entendu des hommes sérieusement convertis développer les principes affirmés dans le Nouveau -Testament, et une pensée le tourmentait, c'était de travailler, lui aussi, à le populariser. Sa fortune était assez considérable et lui permettait de disposer, dans ce but, de sommes relativement importantes ; dans le courant de l'année 1539, il fonda au Collège de Guyenne, non pas une chaire de théologie comme on l'a prétendu généralement, mais une lecture des Épitres de saint Paul qui devait être faite le premier dimanche de chaque mois et à laquelle il consacra une somme annuelle de douze écus, pour laquelle il dut aliéner une partie de son capital. Nous verrons plus tard son fils, Nicolas de Vallée, condamné à mort pour crime d'hérésie.
Revenons à l'école de Jean Collassus, où plus de deux cents jeunes élèves, gagnés individuellement par les exhor-
talions journalières de leur maître, avaient reçu « la bonne nouvelle du salut par grâce » et rejeté comme inutiles ou mensongers le culte de la Vierge et celui des saints.
Nous avons dit que pendant son séjour à Bordeaux Gollassus avait lié des relations d'amitié avec André Zébédée et Mathurin Cordier, deux des meilleurs régents du collège de Guyenne. Ce dernier, appelé par Calvin comme professeur au collège de Rive, quitta Bordeaux pour Genève dans les derniers mois de l'année 153G. Zébédée le suivit quelques mois après.
Collassus, à son tour, désirant rejoindre ses anciens amis, partit de Bordeaux dans les premiers mois de l'année 1538. Sans doute pour consoler un peu ses élèves de son départ, il leur promit que son absence serait de courte durée.
A son arrivée à Genève, il trouva son ami Zébédée malade de la fièvre et forcé de garder le lit (*). L'infatigable Guillaume Farel, le premier évangélisateur de la Guyenne, cédant aux sollicitations qui lui avaient été adressées, avait quitté Genève pour Neuchâtel. Collassus, pressé par ses amis de rester en Suisse et prévoyant qu'il ne pourrait probablement pas de longtemps revenir à Bordeaux, pour y reprendre la direction de son école, écrivit à Farel pour le supplier d'adresser à ses jeunes élèves quelques lettres de consolation et d'encouragement à persévérer dans la foi(2).
« II faut que tu saches y>, lui écrivait -il le 2 septembre 1538, « mais n'en parle à personne encore, que j'ai » quitté Bordeaux; à mon départ de cette ville, j'avais dans
(!) « Noster Zebedœus decreverat his diébus superioribus te visere, verùm incidit in rnorbum; vexatus febri continente rnanet adhuc domi reclusus, needum plané convaluit. Is ceterique hinc f rentres, inlerquos maxime Corderius, Saunerius, Imbertus, jubent tesuonominesalvera. » (Correspondance des Réformateurs dans les pays de langue française, t. V, p. 98.) Saunier était le directeur du collège de Rive fondé par Calvin à Genève. Mathurin Cordier, avons-nous dit, y avait été appelé de Bordeaux comme professeur de latin; Imbert Paccolet y enseignait la langue hébraïque.
(2) Te unum scire velim, me Burdegalae dimisisse; cum illinc discessi, ducentos pueros et plus eo, qui, Dei gratià, quique me instrumente verbum Domini accepissent, quibus confirmaveram in discessu, me ad eos quàm citissimè rediturum, id quod non possum adhuc, multis rationibus, praestare. At ne bonum semen quod seminatum est noctu vitiet ille dsemon, occurendum est illi : quod fiet, si tu in hac re tam sanctà mihi fueris auxilio. Dominus aderit nobis, qui
CHAPIRTE II.
» mon école plus de deux cents enfants qui, grâce à Dieu! » avaient reçu l'Évangile par mon intermédiaire. Je leur » avais, en les quittant, donné l'assurance de mon prochain » retour, qui pour de nombreuses raisons ne peut s'effectuer » encore. Mais afin que le démon ne vienne pas ténébreu- » sèment corrompre la bonne semence qui a été répandue, » il faut prendre les devants pour le combattre, ce qui » adviendra si tu veux bien me servir d'auxiliaire dans » cette œuvre si digne d'intérêt. Le Seigneur nous viendra » en aide, lui qui a promis de se trouver là où deux ou » trois personnes seraient assemblées en son nom. Je te » prie donc, au nom de la foi qui nous est commune, de » vouloir bien m'écrire une lettre en français que je puisse » leur transmettre et dans laquelle tu les inviteras et » exhorteras à persévérer, à ne pas négliger le don de Dieu ; » sans quoi le secours de sa grâce leur sera inefficace. » Ajoutes -y toutes les recommandations de même nature » que dans ta sagesse tu penseras devoir être agréables au » Tout- Puissant et profitables à son œuvre. Point n'est besoin » de t'en dire davantage, tu comprends le but que je poursuis. » En accédant à mon désir, tu feras une chose qui me sera » particulièrement agréable et qui, je le prévois, portera » beaucoup de fruits dans l'avenir, puisque non seulement » mes élèves eux-mêmes auront en main tes exhortations, » mais qu'après eux, et par eux, elles pourront circuler en » beaucoup d'autres mains. De nouveau je te prie et je te
pollicitus est se interfuturum quoties duo tresve congregati essent in suo nomine. Te igitur oro, per nomen communis Domini, ut ad me velis mittere epistolam gallicè scriptam, quara ad eos possim mittere, quà poteris ad perseverantiam eos invitare atque adhortari, ne negligantDeidonum, aut ejus gratiam frustra recipiant ; multaque alia ejusmodi suadebis pro tua prudentia, prout que videbis Deo optimo maximo grata, atque profutura. Pluribus non est opus : scopum intelligis. Sienim id feceris, mihi gratissimum feceris, provideoque quantus indè sit fructus futurus, quoniam non solùm eam videbunt ipsi, si ad eorum manus ea semel pervenerit, sed ea ejusque exemplar serpet latiùs ac per multorum manus diffundetur. Te iterum etiain atque etiam oro, ut mihi, tuo fratri prœsertim tain amicè roganti, in hoc velis pro tua pietate morem gerere. Rem omnem meque totum tibi commendo atquo trado. — lilBLIOTIIÈQUE DES PASTEURS DE Neufchatel (Suisse). Lettre autographe de Jean Collassus à Guillaume Farel, publiée pour la première fois par M. Herminjard dans sa Correspondance des Réformateurs, t. V, p. % et suivantes.
» conjure, au nom de notre amitié fraternelle, de consentir » par piété à faire ce que je désire. Je te recommande et » t'abandonne entièrement cette œuvre. »
André Zébédée, malade, gardait encore le lit ; en sa qualité d'ancien professeur au collège de Guyenne, il s'intéressait naturellement à l'œuvre d'évangélisation entreprise à Bordeaux par Gollassus; surmontant son état de faiblesse, il voulut ajouter à la lettre de ce dernier quelques lignes pour Guillaume Farel.
« Ce que notre frère Colïassus réclame à juste titre de ton affection, je te supplie aussi de le faire. Tu sais combien sont puissants et efficaces les sentiments des maîtres sur les élèves, surtout en matière de piété. Adieu.
» Ton frère, Zébédée » (1).
On voit, par cette curieuse épitre, quelle importance particulière les premiers réformateurs comme Gollassus et Zébédée attachaient à cette œuvre de propagande et de prosélytisme qui se faisait à petit bruit, sûrement et presque sans danger par l'intermédiaire de jeunes écoliers. Ceux-ci, amenés par leur maître à la connaissance de l'Évangile, entreprenaient à leur tour, et souvent d'une manière inconsciente, la conversion des membres de leur famille. C'est ce qu'on peut appeler Yœuvre des enfants.
Guillaume Farel ne résista point aux touchantes prières de ses amis; il adressa de Neuchâtel à Jean Colïassus les lettres qu'il sollicitait pour ses disciples de Bordeaux. Elles furent apportées à Genève par un certain Gysbert, qui très probablement n'est autre que Gysbert Kolen, l'un des anciens collègues de Mathurin Cordier et de Zébédée au Collège de Guyenne (2).
En écrivant à Farel pour le remercier, le 30 septembre 1538, Colïassus ajoutait : « Je vais m'occuper de faire parvenir tes lettres à Bordeaux avec quelques autres; j'en
(4) Correspondance des Réformateurs, t. V, p. 101.
(*) E. GArLLiErrt, Histoire du Collège de Guyenne, p. 57.