CHAPITRE XXX. i
que lui et dans les mêmes circonstances, fut sauvé grâce à de puissantes influences.
L'affaire, très vive, à la suite de laquelle ces deux offic iel s furent arrêtés, est racontée de deux façons bien différentes par M. de Burie d'une part, et de l'autre pur Frèrejean, le chroniqueur saintongeois dont nous avons parlé. Nous allons présenter les faits tels qu'ils nous paraissent ressortir de ces deux textes et de quelques arrêts du Parlement.
Il suffit de jeter les yeux sur une bonne carte de la Saintonge au dix-septième siècle, pour se rendre compte que la configuration des côtes de l'Océan a beaucoup varié depuis deux ou trois cents ans. Dans celle qui fut dressée en 1650 par « Sanson d'Abbeville, géographe du Roy », nous voyons que les îles d'Arvert et de Marennes, déjà reliées à la terre ferme et devenues péninsules, se détachaient beaucoup plus qu'aujourd'hui du continent. L'estuaire de la Seudre, situé entre ces deux presqu'îles, présentait alors un refuge assuré pour les barques ou les navires de petites dimensions (1). Les chenaux tortueux qui précèdent, du côté de l'île d'Oléron, l'embouchure de cette rivière, empêchaient au contraire les vaisseaux de guerre de pénétrer dans la baie. Aussi les calvinistes saintongeois, gens de mer pour la plupart, s'y rassemblèrent-ils en grand nombre après la défaite des huguenots à la bataille de Vern.
Les pasteurs Sorain, Dusson, Jean de Chasteigner et le diacre Frèrejean s'y trouvaient réunis avec le seigneur de Roussillon, près de Gémozac, et plusieurs autres gentilshommes, décidés à passer en Angleterre si les événements devenaient plus graves (2).
Au bourg de Cozes, situé sur l'un des bras de la Seudre, il y avait aussi un grand nombre de réfugiés; beaucoup d'autres se tenaient à Marennes; ceux-là, pour la plupart, étaient des marins, des pêcheurs ou des sauniers.
(!) Un exemplaire de cette carte fait partie de la collection formée par nous aux Archives municipales de Bordeaux.
(*) A. Crottet, Histoire des Églises réformées de Pons, Gémozac et Mortagne, p. 191,
Burie, redoutant sans doute quelque danger de ce côté-là si les Anglais donnaient la main aux calvinistes français, fit armer rapidement à Bordeaux (*) quelques navires basques de Saint-Jean-de-Luz pour disperser la flotille des huguenots. C'est ce que lui-même écrit à Charles IX :
« Pour ce que aux ysles de Marepnes y avoit quelques navires et barques du dicl pays qui empeschoient la rivière en faveur de ceulx de la dicte religion, je fis venir quelques navires basques qui les en chassèrent et rendirent la rivière libre comme depuis elle a été. Advint un jour que les dits Basques, estans environ 2 ou 300, mirent pied à terre et allèrent en un gros bourg près de la coste, appelé Cozes, où il y avoit un grand nombre de mauvaise ganaille (2). »
Ceux que Burie décore du nom de canaille étaient les gens de la localité, les réfugiés et les ministres, qui furent attaqués et pillés par les Basques, guidés par deux gentilshommes catholiques de Talmont-sur-Gironde.
On lit dans le manuscrit de Frèrejean déjà cité : « Les seigneurs de la Combaudière et du Banchereau faisaient de grandes pilleries à ceux de la religion, tellement que le jour de Saincte-Croy , quatorzième jour dudit mois de septembre 1562, s'estant joints avec quelques compagnies de Basques papistes, firent sortie de la dicte ville de Tallemont et s'en allèrent, enseigne déployée et en armes, au nombre de cinq cents personnes jusques au bourg de Cozes, lequel ils pillèrent et saccagèrent; mais en s'en retournant, empor-
(!) Cet armement, dirigé conlre les protestants, fut payé par les protestants; ainsi le Parlement ordonne en septembre que 1,500 livres seront prélevées sur les biens de François de Pontcastel « pour emploier aux frais qu'il conviendra faire pour l'armée de mer ordonnée estre dressée pour le convoy et seurcté des navires allans et venans par mer en ceste ville. Pour subvenir au 'lit convoy la dite somme sera baillée au sieur de Noailles, maire de ceste ville de Bordeaux, capitaine du ebasteau du Hà et aïant charge du faict des armes en icelle, etc. (Archives départementales de la Gironde, série B, Parlement, portef. 1G5.)
(2) Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, mss., dossier 98, 2e portef., pièce n° 22. Dans ce document transcrit, nous l'avons dit, avec une date inexacte, M. le comte Edouard de Barthélémy a remplacé le mot basques par le substantif barques; il écrit et fait imprimer que les barques mirent pied à terre, figure de rhétorique un peu risquée. (Arcii. historiques de la Gironde, t. XVII, p. 260 et 261.)