CHAPITRE XXXI
dans cette place, la situation des calvinistes était affreuse en Guyenne depuis le départ de Duras et de La Rochefoucault. Pillés, tués ou violentés, ils n'avaient plus d'espoir qu'en Dieu, le suppliant de ne point les abandonner. Les places d'Agen, de Tonneins et de Nérac voyaient chaque jour les papistes commettre des actes abominables, comme l'assassinat du capitaine Bosc ('), dans la dernière de ces trois villes, où commandait un apostat italien, Caries de Bozon, investi par Monluc des fonctions de gouverneur. En Agenais les pendaisons se succédaient sans interruption. Quelques protestants furent envoyés à Bordeaux, où ils n'eurent pas meilleur sort, comme nous le verrons bientôt par le supplice de l'avocat Guillaume de Lestage.
Dans ces douloureuses circonstances, quatre femmes énergiques, animées d'une ardente charité, relevèrent autour d'elles les courages abattus.
Ces quatre héroïnes de la Réforme, auxquelles Théodore de Bèze a consacré des pages émouvantes (2), étaient Jeanne d'Albret, reine de Navarre, à qui la mort d'Antoine de Bourbon- Vendôme rendit toute sa liberté d'action; Mrae d'Assier, fille de messire Galliot, grand-maître de l'artillerie de France, et mère du célèbre Crussol; Mme de Biron, mère d'Armand de Gontaud, et surtout Mme Célier, nièce de Gérard Roussel, évèque d'Oloron, simple bourgeoise de Clairac en Agenais, qui recueillit dans l'abbaye dont son oncle était le titulaire, des centaines de malheureux (3).
La disette était horrible; la guerre ayant dévasté la contrée, la charge de blé ne coûtait pas moins de 20 francs, qui correspondent à 200 francs au taux actuel de l'argent. Depuis le 15 août jusqu'à la conclusion' de la paix, c'est à dire pendant neuf mois environ, «elle nourrit tous les jours
(l) Théodore de Bèzk, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. II, p. 79't et 795.
(5) Idem, ibidem, p. 795 et suiv.
(3) Les ruines de l'abbaye de Clairac existent encore; j'ai eu le plaisir de les visiter il y a peu de temps, grâce à l'obligeance de M. Dudon, maire de cette ville.
cinquante pauvres pour sa quotité;» les ministres étaient entretenus et payés de ses deniers, et bien qu'elle eût été rançonnée « par Burie et Monluc d'environ trente mille francs », elle offrit une retraite « à mille personne de la religion pour le moins ». Bien que l'exercice public du culte protestant eût cessé dans la ville de Clairac, cependant, grâce à cette vaillante femme, « les assemblées s'y continuèrent de nuict » et même dans quelque village du territoire voisin (1).
La pénurie des grains que nous venons de signaler en Agenais, avait naturellement une fatale influence sur l'alimentation de Bordeaux, dont l'insuffisance nous est signalée par un grand nombre de documents. Déjà, le 14 septembre, un arrêt du Parlement nomme un certain nombre de commissaires chargés de se transporter dans le « Hault-païs » et « le long de la rivière de Dordoigne » pour mettre en réquisition tous les grains qu'ils jugeront à propos, « attendu la disette et nécessité des bledz estant de présent et qui est à craindre advenir plus grande en ceste ville de Bourdeaulx » (2).
Défense est faite, sous peine de dix mille livres d'amende, aux maires, consuls ou jurats, seigneurs justiciers et capitaines des villes situées dans le ressort de la Cour, d'arrêter la circulation des grains et de gêner l'action des commissaires députés par elle.
C'est surtout aux capitaines Bazac, La Brunetière et autres pillards catholiques que s'adressent ces menaces.
Mais un danger bien autrement redoutable que la disette menaçait Bordeaux : la discorde entre les délégués du pouvoir central, les magistrats chargés d'y rendre la justice, et les autorités locales.
Unis en apparence, tant que les huguenots avaient tenu la campagne, ils commençaient à se diviser depuis que les
(!) Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, t. II, p. 696 et 097.
(2) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 165.